Roberto Peregalli et Laura Sartori Rimini, le passé composé

Le 24 octobre 2019, par Éric Jansen

De façon discrète, ce duo de décorateurs italiens enchaîne les projets pour des clients esthètes, séduits par l’atmosphère poétique et romanesque de ses intérieurs.

Le duo milanais a établi ses bureaux dans l’ancien appartement des parents de Roberto, décoré à l’époque par Renzo Mongiardino.
© Monica Spezia

À la différence de certains grands décorateurs qui ne détestent pas la lumière des projecteurs, Roberto Peregalli et Laura Sartori Rimini se complaisent dans une douce pénombre, à l’image de celle qui baigne souvent leurs projets… Car pour le duo milanais, la décoration est une histoire d’atmosphère. Tout leur travail, d’une extrême sophistication, avec force papiers peints, peintures au pochoir, velours moirés et boiseries, vise ce but : recréer l’illusion d’un intérieur qui a traversé le temps. «On aime l’idée que les personnes qui arrivent dans une demeure faite par nous pensent qu’elle est ainsi depuis toujours.» Comme une maison de famille où les strates laissées par des générations successives diffusent un irrésistible charme. «Les lieux ont une âme», résument-ils. Et ils vont tout faire pour créer cette alchimie indicible. À Paris, certains initiés connaissent leur démarche pour avoir eu le privilège de visiter l’appartement de Pierre Bergé au premier étage du 5, rue Bonaparte. Il est reproduit aujourd’hui dans un magnifique ouvrage qu’ils publient, où sont présentées une dizaine d’autres réalisations. Son titre ? Grand Tour, comme celui qu’effectuaient les artistes et les collectionneurs en Italie au XIXe siècle. «C’est un clin d’œil, explique Laura. Une façon de présenter notre travail sous forme d’un carnet de voyages : Milan, Capri, Paris, Monaco, Saint-Moritz, Londres, Tanger, Tel Aviv, New York… Mais c’est aussi un voyage intérieur, un journal intime, avec des photos de Roberto et des clichés anciens, des fragments d’antiques et des détails de céramiques, comme un scrapbook. C’est pour cela que nous avons choisi ce papier mat, cet aspect évanescent. Nous ne voulions surtout pas que cela fasse magazine de décoration et encore moins catalogue pour attirer les clients.»
 

En 2013, Pierre Bergé avait confié à Roberto Peregalli la décoration de son dernier appartement, après avoir visité sa maison de Tanger.
En 2013, Pierre Bergé avait confié à Roberto Peregalli la décoration de son dernier appartement, après avoir visité sa maison de Tanger.© Studio Peregalli

Une influence décisive
Le résultat est à leur image : poétique, insaisissable, un peu mélancolique, en un mot irrésistible car tellement à rebours de tout ce qui se fait aujourd’hui. «Nous sommes contre les choses à la mode. Nous concevons des maisons avec le souhait que cela dure.» Un rapport au passé, au temps qui laisse son empreinte, et un goût du décor qui évoquent une grande figure dont ils furent les élèves : Renzo Mongiardino. Des deux, Roberto Peregalli est le plus influencé par la personnalité et l’œuvre du célèbre décorateur des années 1960-1980, qui ne jurait que par les peintures en trompe l’œil, les fausses marqueteries, les colonnes, les plafonds voûtés, le vocabulaire néoclassique ou l’exotisme d’un salon mauresque. «Il avait fait l’appartement de mes parents et dînait avec nous tous les dimanches. À partir de 16 ans, j’ai commencé à le suivre sur les chantiers. Parallèlement, j’étudiais la philosophie. Un jour, j’ai décoré l’appartement d’un ami qui a ensuite été photographié et publié dans AD Italia. C’était en 1988. Mongiardino l’a vu et m’a dit : “Peut-être que tu as du talent et que tu pourrais m’aider…”» La suite ? «Une star de la télévision m’a demandé de refaire sa maison sur le lac de Lugano. Mon père est mort, j’ai rencontré Laura et nous nous sommes lancés en 1991. » Pour la jeune femme, la fascination pour Renzo Mongiardino est moins entière, bien que sa formation soit des plus classiques : «J’ai étudié l’architecture à l’université de Florence. Je souhaitais restaurer le centre historique de la ville.» Un amour du patrimoine qui touche le vieux décorateur. Jusqu’à sa mort, en 1998, les jeunes gens vont travailler avec «le maître», comme continue à l’appeler Roberto. Ainsi redonnent-ils vie au palazzo Sansone, à Ostuni, dans les Pouilles. Cependant, Laura Sartori Rimini voit plus loin : «Mongiardino était très généreux, il aimait expliquer les choses et transmettre. Mais j’essayais de convaincre Roberto que nous devions aussi écrire notre propre histoire, nous étions jeunes et nous devions avoir des clients de notre âge.» Il faut dire qu’au début des années 1990, Renzo Mongiardino n’est plus du tout à la mode, ce dont convient Roberto Peregalli : «C’était une chose diabolique, presque de mauvais goût. À Milan particulièrement, où on ne jurait que par l’architecture épurée, le design… Mais à cette époque, beaucoup de personnes tombaient dans la drogue et moi j’ai plongé dans ce monde en train de disparaître…» Il sourit comme pour s’excuser. Et, apparemment, la cure de désintoxication n’a jamais eu lieu. Il y a deux ans, il a publié un recueil Les Lieux et la poussière (Arléa), dans lequel il faisait l’éloge de la beauté des ruines, de la pénombre, de la patine… Il nuance toutefois : «Cette notion m’est propre, elle ne vient pas de Mongiardino, qui aimait les décors historiques, souvent théâtraux, mais n’avait pas le goût de l’imperfection.»

 

À Tanger, la maison de Roberto Peregalli est un manifeste de son style : carreaux anciens, murs patinés et pénombre…
À Tanger, la maison de Roberto Peregalli est un manifeste de son style : carreaux anciens, murs patinés et pénombre…© Studio Peregalli

L’ornement est roi
Quand on examine dans le détail les intérieurs du studio Peregalli, ce goût de l’imperfection est très relatif. Il se lit effectivement dans les sols et les carreaux anciens que le duo aime poser dans ses projets afin de leur donner un passé. Exemple dans une finca à Gibraltar construite entièrement mais où les matériaux de récupération et les proportions parfaites font penser qu’elle est vieille de trois siècles. Les meubles sont toujours d’époque, achetés chez les antiquaires, en salles de ventes et lors de foires. «Nous cherchons partout. Toutes les semaines, nous épluchons La Gazette Drouot, que nous recouvrons de Post-it ! Nous allons aussi beaucoup en Angleterre. Dernièrement, nous avons trouvé à Frieze Masters un tabernacle du XVe siècle qui est parfait pour une folie néogothique de quatorze mètres que nous construisons en Allemagne.»
Hommage
Même pour l’appartement de Pierre Bergé, ils ont réussi à convaincre l’esthète d’acheter de nouvelles choses alors qu’il ne manquait de rien. «Le lustre, une paire de consoles, les oiseaux chinois, les tapis...» Des objets pour la plupart trouvés à Paris. «Il est très important qu’il y ait un lien entre le projet et l’endroit où il se trouve, explique Laura. Chaque maison a un environnement particulier, avec une esthétique, une culture, des traditions qu’on doit respecter.» Roberto abonde dans ce sens : «L’appartement de Pierre Bergé illustre notre vision de la France. C’est un hommage à la décoration, à l’art, à l’esprit français, et je crois que c’est ce qui lui a plu. Il m’a avoué qu’il était très content du résultat, alors qu’il n’aimait pas ce que faisait Mongiardino, ce qui signifie que nous avons notre style propre.» Un style qui se distingue par la justesse des compositions et le charme qu’elles dégagent. «Si nous sommes attachés à l’histoire, nous ne faisons pas pour autant des period rooms. Nous nous permettons aussi des mélanges. En fait, nous réinventons le passé.»
Le goût de l’ancien
Alors qu’aujourd’hui la mode des murs blancs et du mobilier d’architecte des années 1930-1950 rend complètement anonyme la plupart des appartements, qu’ils soient situés à Paris, New York ou Tel Aviv, il est heureux de constater qu’il reste quelques amateurs séduits par cet univers où l’ornement est roi. Roberto et Laura sont en train de finir un chalet à Gstaad, une townhouse à Greenwich village, une villa entre Monaco et Gênes pour un Ukrainien, «qui a le goût des choses anciennes», ou encore la maison, sur la côte amalfitaine, de Dries Van Noten, dont on imagine très bien qu’il partage la même sensibilité. Mieux, ils ont signé la résidence new-yorkaise d’un couple d’artistes stars : John Currin et Rachel Feinstein. Quand on voit les toiles du peintre américain, qui associe une technique digne des maîtres anciens à un érotisme très contemporain, accrochées sur fond de faux marbre ou de boiseries, on se dit que leur décoration peut aussi être en phase avec notre époque, voire l’expression d’un goût élitiste et inspiré. Une forme de dandysme du XXIe siècle. Le comble du chic.

 

Le studio Peregalli
en 5 dates
1991
Création du studio à Milan, après un apprentissage chez Renzo Mongiardino
2004
Construction d’une grande villa en Andalousie
2009
Premier projet à New York pour un créateur de mode et collectionneur
2011
Publication d’un premier livre The Invention of the Past, éditions Rizzoli
2013
Décoration du dernier appartement de Pierre Bergé, à Paris
à lire
Grand Tour, par Laura Sartori Rimini et Roberto Peregalli, éditions Rizzoli.
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