Quand Léonard s’adresse aux très grands esprits

Le 24 octobre 2019, par Vincent Noce
 

Nous avions rapporté quelques-uns des récits les plus ridicules colportés à propos de Léonard de Vinci par des pseudo-experts, relayés par les médias. Il fallait s’attendre à ce que l’approche de la rétrospective du Louvre anime les vocations. Le Point ne pouvait manquer tel appel. Cette fois, c’est dans une réserve qu’aurait été exhumé un Léonard, et pas n’importe lequel : un portrait de Machiavel. «Pour reconnaître un Vinci, il faut avoir le “zing”». Opportunément, l’hebdomadaire place en exergue cette citation de Martin Kemp, le professeur qui n’a pas manqué de profiter de cette effervescence pour publier un livre, cosigné par Pascal Cotte et Paul Biro, attribuant à Vinci un pastiche de la Renaissance produit au XIXe siècle. Cette fois, le même mouvement d’enthousiasme se porte sur un tableau du château de Valençay. Pour le journal, «il pourrait être un portrait de l’auteur du “Prince”, ainsi qu’une œuvre de Vinci». Zing zag ! Double bingo ! Ce présupposé s’englue malheureusement dans une laborieuse démonstration, réduite à une tradition orale limitée au dernier quart du XIXe siècle. En 1874, l’administrateur du château parle de faire «emballer un tableau («Machiavel», par Léonard de Vinci)», mais l’apport de ce brave homme à l’histoire de l’art semble se limiter à cette instruction. En 1899, ce buste fut mis en vente, galerie Petit, dans la succession du duc de Talleyrand, comme un portrait «présumé» de Machiavel, de «l’école flamande». Une étude historique que vient de publier le château se conclut ainsi : «l’attribution du portrait à Léonard de Vinci est au fond anecdotique, tant elle ne paraît guère reposer sur des fondements solides.» Fin de l’histoire ? Non, car d’une anecdote la grande presse ne saurait faire qu’un événement.

Une première erreur, lorsqu’on étudie Léonard, serait de partir du principe qu’il est un génie. La seconde serait, parce qu’on l’étudie, de se prendre soi-même pour un génie.

La carte maîtresse abattue par l’hebdomadaire est que le panneau a été montré à Hector Obalk et Michel Onfray, dont il fait aussi généreusement la promotion du dernier ouvrage. Le modèle diffère-t-il de la physionomie connue du chancelier de Florence (il aurait pu même être confondu avec Montaigne) ? Qu’importe, Michel Onfray «y croit» ! Il a vu en cet homme «une incandescence». Sa généreuse calvitie l’a frappé : «ce que dit cette peinture […] est la cosa mentale suscitée et montrée par le peintre», écrit-il. Cécile Scailliérez, conservatrice au Louvre, avait coutume de dire qu’une erreur, lorsqu’on étudie Léonard, serait de partir du principe qu’il est un génie, même s’il en est un. Le second faux pas serait, parce qu’on l’étudie, de se prendre soi-même pour un génie. Le pire est la combinaison des deux. Dans ce cas, nous parvenons à une consécration trinitaire, puisque Machiavel se trouve invité dans cet échange suprême. Cette palinodie a cependant le mérite d’esquisser un double portrait. Michel Onfray et son pendant Hector Obalk se ressemblent par plus d’un trait. Tous deux ont construit leur image grâce aux médias. Ils ont su conquérir un grand public en abordant leur sujet dans une langue vulgarisée. «Laisse tomber, c’est une merde», marmonnait Obalk sur M6 devant une œuvre de grand maître, en traînant dans les galeries, mal rasé, chemise sortie du jean, chutant d’un escabeau pour essayer de voir un tableau de près. Onfray piquait ses soliloques d’anecdotes croustillantes sur la vie des philosophes. Seuls quelques spécialistes, peu audibles, pouvaient s’alarmer de la longue lignée d’approximations, d’erreurs factuelles et de contresens. Au final, même les médias finissent par se lasser. Le blog de Michel Onfray est une longue complainte du silence opposé aux livres qu’il continue de multiplier. Quand, après lui avoir offert une tribune inespérée treize ans durant, France Culture a cru bon de mettre un terme à ses délires contre Sartre et Freud, il a eu le mot de la fin : «Les médias de masse ont intérêt à cultiver le superficiel, l’anecdotique, le bref, le ricanant, sinon l’imbécile.» On n’aurait su mieux dire.

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