Repenser l’histoire de l’art avec Ernst van de Wetering

Le 02 septembre 2021, par Vincent Noce

Décédé le 11 août dernier à l'âge de 83 ans, Ernst van de Wetering a passé près d’un demi-siècle à revisiter l’œuvre de Rembrandt.

L'Autoportrait avec béret et col droit de Rembrandt 

La disparition à 83 ans, d’Ernst van de Wetering est l’une des tristes nouvelles d’un été qui n’en a hélas pas manqué. Il fut, nous dit le consultant en peinture ancienne Étienne Bréton, «un monument de l’histoire de l’art», ayant passé près d’un demi-siècle à revisiter l’œuvre de Rembrandt. Gunnar Heydenreich, qui, avec son équipe de Cologne, se voue à la même opération envers Cranach, tient son livre The Painter at Work, malheureusement jamais traduit en français, pour sa «bible de chevet». Associé en 1968 au tout nouveau projet de recherche sur Rembrandt (RRP), pour quelques années pensait-il, Ernst van de Wetering lui a consacré toute sa vie. Il changea radicalement la méthodologie quand il en prit la direction en 1993. L’heure de la retraite ne put sonner qu’avec la publication en 2014 des 736 pages du volume VI du corpus des peintures du maître. Il proposait de réintégrer pas moins de 70 tableaux rejetés par le projet dans ses premières années, soit plus d’un cinquième d’une production globale, parvenant à 324 tableaux. Ce testament n’a pas recueilli l’unanimité, mais ce n’était pas la première préoccupation de l’auteur. La diplomatie n’était pas son fort. Dès son embauche comme assistant à temps partiel du projet, il surprit l’éminent collège de savants par ses doutes et ses questionnements. Il ne tenait aucun a priori pour acquis. Sa curiosité était sans limite – dans la vie aussi, du reste (passionné de musique, il jouait de plusieurs instruments). Il était dessinateur et peintre, ce qui l’aida à mieux comprendre les techniques d’atelier du Siècle d’or. Il choqua son mentor Josua Bruyn, auquel il succéda à la tête du Rembrandt Research Project ainsi qu’à la chaire d’histoire de l’art d’Amsterdam, quand il lui demanda si Rembrandt, au même âge, ne ressemblait pas à ces étudiants contestataires, avides d’embrasser le monde, des années 1970. «Je vous interdis de dire cela», tonna le vieux professeur.

Pour Wetering, l’incroyable désordre autour des attributions aux grands maîtres provenait de l’illusion des «connoisseurs» de pouvoir en décider à partir d’un simple examen visuel

Cette anecdote en dit long sur leur caractère respectif et sans doute sur leur appréhension du peintre. Sous l’égide de l’université d’Amsterdam, qui le protégeait des pressions du marché, ce programme de recherche était une entreprise unique, réunissant conservateurs et universitaires, ce qui était rare, avec des scientifiques, ce qui l’était encore davantage. À une époque où la plupart des collections privées étaient difficilement accessibles, les voyages longs et coûteux, et où la documentation se résumait parfois à une photographie noir et blanc, l’équipe prit à cœur de s’appuyer sur la radiographie, la dendrochronologie et autres analyses des matériaux, sans oublier l’étude des textes d’époque. Il se révéla qu’une des particularités de l’atelier de Rembrandt, après 1642, était l’utilisation d’un apprêt contenant du quartz, ce qui permit de comprendre que des copies jusqu’alors jugées trop faibles pouvaient provenir d’un de ses élèves. D’après le chercheur américain Don Johnson, qui a mis au point cette méthode pour d’autres artistes, c’est Wetering qui suggéra d’examiner la trame des toiles pour voir si elles pouvaient provenir du même fournisseur. Ernst van de Wetering insistait sur le fait qu’il revenait à l’historien de l’art de réintégrer ces données scientifiques dans une vision complète de l’artiste. Même s’il voulait bien concéder quelque vertu au «connoisseurship», il était convaincu que l’incroyable désordre régnant autour des attributions aux grands maîtres provenait de l’illusion de pouvoir en décider à partir d’un simple examen visuel, fondé sur l’expérience et l’intuition personnelle. «Dans la moitié des cas, ces grands “connaisseurs” se sont trompés !», avait-il coutume de s’exclamer. Bien au-delà de l’étude de son héros du Siècle d’or, il aura ainsi été un acteur majeur d’une refondation de l’histoire de l’art qui rencontre toujours de solides résistances.

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