Quand des miniatures safavides racontent une épopée iranienne...

Le 22 juillet 2021, par Caroline Legrand

Texte fondateur de l’Iran, le Shâhnâmeh a connu des milliers d’éditions et d’illustrations au fil du temps. Cet exemplaire témoigne de l’apogée de l’art safavide à la toute fin du XVIe siècle.

Iran, Chiraz, période safavide, vers 1590-1600. Le Livre des rois ou Shâhnâmeh de Ferdowsi, grand manuscrit persan sur papier, 723 folios, 22 lignes de texte à l’encre noire en écriture nastaliq et 20 miniatures peintes en polychromie et or, 37,5 25 cm.
Estimation : 8 000/15 000 

Le Shâhnâmeh, ou Livre des rois, raconte l’épopée tant historique que mythologique des héros de l’Iran depuis la naissance du monde jusqu’à la conquête arabe, au milieu du VIIe siècle. Son auteur, le poète Ferdowsi, mort en 1020, y consacra une trentaine d’années… Si ce travail d’une vie compile le millier de distiques écrits par le poète Daqiqi, Ferdowsi a poussé leur nombre à 60 000, le monumental ouvrage rapportant aussi bien les mythes indo-iraniens que les récits légendaires parthes. Le tout en langue persane : une première dans un pays où l’arabe est imposé. «L’Iran s’était égaré. Il se croyait perdu. Un livre, le Shânâmeh, lui a rendu sa langue, c’est-à-dire son sang, son âme», écrit l’érudite Nahal Tajadod. Durant plus d’un millénaire, le texte fut repris plus que n’importe quel autre, parfois modifié et souvent illustré par les plus grands artistes iraniens, à l’image de cet exemplaire découvert dans la région de Cherbourg, dans une maison sur le point d’être vidée. Avant de le jeter, son propriétaire l’apporta lors d’une journée d’expertise au commissaire-priseur Samuel Boscher. Bien lui en a pris, puisque cet ouvrage d’un format majestueux (haut de presque 40 cm et pesant plus de 5 kg !), s’il a subi quelques outrages du temps, présente une qualité iconographique exceptionnelle. «Si ce n’est pas un manuscrit royal, il n'en a pas moins été écrit à l’apogée de l’époque des Safavides, au début du règne du célèbre shah Abbas Ier le Grand, vers 1590-1600», précise l’experte Laure Soustiel.
Des exploits légendaires
Cruciale pour l’art iranien, la dynastie safavide, qui débute en 1501 pour s’achever en 1722, fut la première à régner en indépendance sur l’Iran depuis la conquête musulmane. D’origine indo-européenne, et non arabe comme leurs prédécesseurs, ses souverains veulent démontrer leur puissance face aux empires ottoman et moghol voisins, et bien sûr asseoir leur pouvoir sur l’histoire iranienne, l’islam chiite et la langue persane. D’où leur intérêt tout particulier pour le Shâhnâmeh et ses rois légendaires, tel le populaire Rostam, qui sauva un village de l’attaque d’un éléphant blanc dès sa jeunesse, avant d’effectuer ses sept exploits (tuer un lion, traverser le désert, combattre un dragon, des démons et les divs, autres esprits maléfiques). La forme des casques, les couleurs des encadrements, certains types de personnages, le décor des architectures ou la mise en page de cette vingtaine de miniatures (contre trente à l’origine, d’après leur numérotation) permettent de rattacher l’ouvrage à l’école de Chiraz, quelques éléments pouvant néanmoins être d’une main plus proche du style de Qazvin. S’il manque aussi une dizaine de pages, ce livre n’a jamais été retouché. D’ailleurs, il fut visiblement «dépecé» en Iran : les tampons de la douane du pays en date de 1928 indiquent qu’il ne comporte déjà que vingt miniatures. Ce Shâhnâmeh serait ensuite passé entre les mains du marchand iranien Sasson, installé au 22, rue Drouot dans les années 1930, avant d’être vendu. Une histoire qui reflète le parcours de nombreux manuscrits orientaux au XX
e siècle…

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