Préoccupation sur l’Occupation

Le 03 mars 2017, par Sarah Hugounenq

Un galeriste d’art contemporain se penche sur l’épineuse histoire de ses confrères sous Vichy. Son audace est-elle celle d’un électron libre, ou participe-t-elle d’une prise de conscience générale ?

Madame Otto Abetz (Suzanne de Bruyker), épouse de l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, et l’artiste Kees Van Dongen à l’inauguration de l’exposition «Van Dongen 50 ans de peinture» à la galerie Charpentier en 1942. Image extraite de France Actualités, 20 novembre 1942.
© Institut national de l’audiovisuel

Quelle mouche a piqué Frank Elbaz ? Avec une exposition intitulée «Des galeries sous l’Occupation», ce Parisien ouvre une page noire de l’histoire du secteur marchand. Rompu à l’art contemporain, il offre ses cimaises à un discours historique, à rebours de sa programmation. «Je suis Français. Je suis passionné par l’art. J’exerce un métier fait de vernissages, de tralala, de réceptions… Alors je pose la question : comment a-t-on pu faire ce métier tandis que l’Europe était à feu et à sang ? On se bat sans merci sur le front de l’Est. Les gens sont entassés dans des trains. Pourtant, jamais les commandes de champagne à Reims n’ont été aussi importantes, et les expositions d’art ou le marché florissants ! Qui peut-on espérer comme acquéreur, comme visiteur d’une exposition en 1942 à Paris ? Voilà les discussions que j’ai eues avec mes confrères : quel est le sens de notre métier ? Nous rencontrer à Bâle ou à la FIAC, vendre un tableau bleu et le mois prochain, un rouge ? Je ne peux pas passer ma vie à faire des expositions sur untel ou untel», s’emporte le galeriste, dont l’espace inauguré en 2002 semblait bien loin de ces préoccupations.

"Comment a-t-on pu faire ce métier de galeriste alors que l’Europe était à feu et à sang ?"

Les faits
Si les événements sont accablants, l’homme refuse de pointer du doigt les acteurs de l’époque, non pas à la faveur de ses confrères, mais pour mieux souligner les zones grises du marché d’alors. «J’ai été marqué par l’histoire du galeriste Pierre Loeb. Parti en exil à Cuba pendant la guerre, il a confié les clés de sa galerie à un ami, qui a refusé de les lui rendre à la Libération. C’est la star d’alors, Picasso, qui lui fera la morale, lui demandant de restituer le commerce. L’homme est avant tout un marchand : il ne veut ni ne peut se faire remarquer dans le milieu… Donc, il rend les clés. Aujourd’hui, cela pourrait être Jeff Koons, on l’écouterait aussitôt», reprend Frank Elbaz. La sensibilité du marchand transpire partout dans l’exposition et nous intime l’ordre de juger avec les yeux d’une époque, non a posteriori. Dans le chamboulement historique de la défaite, qui avait compris la portée des événements ? Interné en 1942, après avoir été contraint de fermer boutique, René Gimpel lui-même semble ne pas saisir la gravité de sa situation lorsqu’il esquisse ses projets à son épouse, et lui demande de «ne pas sacrifier [les tableaux] qui [ont] une valeur internationale». En faisant appel à l’historienne Emmanuelle Polack, l’accrochage évite l’écueil d’un discours manichéen, qui opposerait des galeries collaboratrices à des commerces aryanisés dont le propriétaire juif s’est vu dépossédé de son outil de travail et de son stock. Le parti pris est de ne faire parler que les documents, sans autre discours. La carte des galeries parisiennes en 1938, désignées par des épingles noires, contraste avec celle des marchands spoliés en 1943, identifiés par des épingles rouges. En cinq ans, le plan vire à l’écarlate. Suivent les correspondances, livres de police et catalogues d’exposition des galeries Zak, Paul Rosenberg, René Gimpel… Dans la difficile tâche de faire la lumière sur cette période, ces archives privées sont le nerf de la guerre.

 

Ci-dessous : image de l’inauguration de la première exposition collective d’artistes latino-américains à Paris, galerie Zak, 1930. Pedro Figari (deuxi
Ci-dessous : image de l’inauguration de la première exposition collective d’artistes latino-américains à Paris, galerie Zak, 1930. Pedro Figari (deuxième en partant de la gauche), Manolita, Pedro Daura, Joaquín Torres García (tout à droite) et Juan del Prete (au centre).
© The Joaquín Torres García/Catalogue raisonné

Le voile se lève
C’est bien là que le bât blesse… Pendant de longues décennies, les galeries ont gardé secrets les témoignages de leurs activités durant l’ère nazie. «Il y avait toute une génération d’écrivains, musiciens, cinéastes, qui n’avaient pas connu la guerre et qui se sont emparés des sujets soulevés par l’Occupation et la Shoah. Or, j’ai été triste de voir que le milieu des arts plastiques ne s’interrogeait pas sur ce sujet», regrette Frank Elbaz. Force est de constater que le projet du marchand participe d’un mouvement encore balbutiant, mais réel. Les initiatives en faveur de la transparence sur les années de guerre se multiplient : en 2012, les archives de la galerie Fabius faisaient leur entrée dans le temple des chercheurs, à l’Institut national d’histoire de l’art. Suivaient, deux ans plus tard, celles de «l’affaire» Pierre Loeb puis de la galerie Sagot - Le Garrec et ses pages du livre d’or, ses fournisseurs, ses livres de factures, ses impôts des années 1940. À la bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou, le fonds d’archives des négoces d’art gonfle avec le fonds de la boutique résistante Jeanne Bucher, ou celui de l’Effort moderne, tenu jusqu’en 1941 par Léonce Rosenberg. Si ces galeries spoliées ont tout intérêt à ouvrir leur fonds pour aider à la recherche de leur stock ancien, le versement à la bibliothèque des documents et quelque 1 075 boîtes de photographies de la galerie Charpentier, réputée pour ses vernissages mondains alimentés par l’intelligentsia nazie, est exemplaire. Cesversements constituent une véritable mine d’or pour éclairer l’histoire, mais aussi la pérégrination des œuvres dans ces années troubles. «Les galeries ont tendance à garder pour elles les documents renseignant sur leur activité marchande ou leur vie pratique, comme les factures, listes de prix, documents de vente, reçus, répertoire de clients, observant une pudeur compréhensible par rapport à l’argent», déplore Stéphanie Rivoire, de la bibliothèque Kandinsky. «Il est évident que les activités artistiques des galeries ont une importance fondamentale pour l’histoire de l’art, mais certains documents relatifs à la vie pratique peuvent également fournir de précieux renseignements : (…) apprécier l’évolution de la cote d’un artiste et sa renommée, ou reconstituer l’histoire et la provenance d’une œuvre.»
Laver le passé
La palme d’or de la transparence revient à la maison de ventes aux enchères munichoise Weinmüller, baptisée «Neumeister» après-guerre. En 2013, le registre des transactions entre 1933 et 1945 de cette plaque tournante des œuvres d’art spoliées en Europe, où Adolf Hitler se fournissait pour son projet de musée à Linz, est retrouvé dans la cache dérobée d’une armoire. Téméraire, l’héritière du commerce, Katrin Stoll, l’ouvre aux historiens, moins d’un an après avoir diligenté un audit sur les activités de la maison durant le national-socialisme. Le livret, que l’ancien propriétaire présentait comme détruit sous les bombes, renfermait le nom des acquéreurs, et des informations sur le rôle de la Gestapo dans l’achalandage de la salle de ventes. Dans une interview au Handelsblatt, la directrice de la maison explique que cette volonté de faire la lumière, si elle agace certains de ses confrères, «ne peut qu’aider dans le futur à attirer une nouvelle clientèle en demande de clarification».

 

Vue de l’exposition «Des galeries d’art sous l’Occupation. Une histoire de l’histoire de l’art», galerie Frank Elbaz, Paris. © Photo Raphael Fanelli
Vue de l’exposition «Des galeries d’art sous l’Occupation. Une histoire de l’histoire de l’art», galerie Frank Elbaz, Paris.
© Photo Raphael Fanelli

Une ambition partagée de transparence
L’exemple bavarois prouve que l’ouverture à la recherche n’est pas inconciliable avec des activités commerciales. Pour preuve, la galeriste parisienne Elizabeth Royer collecte depuis vingt ans, en parallèle de son activité de négoce, toutes les informations sur la provenance des œuvres d’art. «Nous ne pouvons pas faire l’économie de cette démarche quand on est galeriste, surenchérit en écho Georges-Philippe Vallois, président du Comité professionnel des galeries d’art, qui a proposé à Frank Elbaz de participer au financement d’un catalogue pour garder une trace pérenne de son initiative. Notre rôle n’est pas uniquement d’exposer la création, mais aussi de parler de notre histoire, avec ses bons et ses mauvais côtés.» Loin d’être un vœu pieux, son ambition doit se concrétiser sous peu à travers un livre, en trois volumes, sur l’histoire des galeries de 1850 à nos jours. Emmanuelle Polack pourrait être intégrée au projet et se charger des années de Vichy, sujet de sa thèse, prochainement en librairie. Si l’histoire du marché de l’art dans les années 1940 est encore secrète, le tournant est pris.

À VOIR
«Des galeries d’art sous l’Occupation», galerie Frank Elbaz,
66, rue de Turenne, Paris IIIe, tél. : 01 48 87 50 04.
Jusqu’au 11 mars 2017.
www.galeriefrankelbaz.com
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