Pierre Bergé et les livres, un éternel voyage

Le 23 janvier 2019, par Anne Foster

Personnalité complexe, voire déconcertante, Pierre Bergé n’est plus. Ce quatrième opus de sa bibliothèque offre une facette indissociable de l’homme. De Plutarque à Proust, en passant par Aldous Huxley et le peu connu Sébastien Faure… un régal pour l’esprit.

Michel Eyquem, seigneur de Montaigne (1533-1592), Essais de Messire Michel Seigneur de Montaigne, Chevalier de l’Ordre du Roy, & Gentil-homme ordinaire de sa Chambre. Livre premier & second, Bordeaux, chez Simon Millanges, 1580, 2 parties en un fort volume in-8o, reliure en vélin souple, titre manuscrit au dos.
Estimation : 400 000/500 000 €

Le goût de la littérature et des beaux ouvrages lui est venu très jeune ; passionné par les auteurs du XIXe siècle, Pierre Bergé reçut en cadeau, à l’âge de 12 ans, les trois volumes de L’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure, qu’il avait rencontré à Royan (voir encadré page 18). D’autres cordes s’ajoutent à sa passion littéraire : l’esprit anarchiste et la recherche du livre rare. On ne peut faire mieux comme paradoxe si l’on oublie qu’il avait fait sien le jugement de Montaigne, l’un de ses auteurs de prédilection : «C’est la meilleure munition que j’ai trouvée à cet humain voyage.» Ce sage de 37 ans voulait «passer dans le calme et à l’abri des soucis le restant de [s]es jours» ; réfléchir en laissant son esprit vagabonder et, par «sauts et gambades», se peindre afin d’atteindre l’humanité entière, nourri de ses lectures et de ses expériences. Consentir, aussi, à suivre l’ordre de la nature. «C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être», recommande Montaigne ; une philosophie adoptée par l’homme d’affaires. Cette bibliothèque comprend trois éditions des Essais : la première publiée à Bordeaux, en 1580, contient les deux premiers Livres (voir photo page de droite) ; celle de 1588  dernière édition publiée du vivant de l’auteur , Essais. Cinquiesme edition augmentée d’un troisiesme livre : et de six cens additions aux deux premiers (Paris, Abel l’Angelier) dans une reliure réalisée au XVIIe siècle en veau fauve, à pièce de titre de maroquin rouge (30 000 €), et celle de 1595, chez le même éditeur, Les Essais. Edition nouvelle, trouvée après le deceds de l’autheur, revüe & augmentée par luy d’un tiers plus qu’aux précédentes impressions. Il s’agit de la première édition complète et aussi de la première impression au format in-folio, due à Mlle de Gournay, la «fille d’alliance» de Montaigne, qui l’a fait précéder d’une longue préface (40 000 €). À travers des représentants illustres, Plutarque rappelle aux Romains la grandeur des Grecs, et à ces derniers que les Romains ne sont pas des Barbares, incitant à une estime réciproque. Les Vies parallèles furent le livre de chevet de la Renaissance, grâce aux traductions de Jacques Amyot. L’œuvre de Plutarque fut saluée vingt ans plus tard en ces termes par Montaigne : «Nous autres ignorans étions perdus si ce livre ne nous eût relevés du bourbier. […] C’est notre bréviaire.» Son manuscrit en français, antérieur aux premières traductions, a été exécuté pour Antoine de Lorraine, dit le Bon (1489-1544), dont les armes se trouvent ici peintes sur le titre (voir photo page 19). Il contient les vies de Romulus et de Caton, est illustré de cinquante-quatre grandes peintures par des artistes de l’entourage d’Antoine Vérard et de Jean Pichore : le Maître de Philippe de Gueldre, le Maître des Entrées parisiennes et un troisième enlumineur anonyme, peut-être François Bourchier, artiste adressé par René II de Lorraine à l’atelier parisien de Jean Pichore.
 

Faure, pour l’indépendance de la pensée
Anarchiste, certes, mais défenseur acharné de la connaissance et de la dignité de l’homme, Sébastien Faure, né dans une famille bourgeoise conservatrice, d’un père négociant en soieries, entame des études de séminariste en vue d’intégrer la Compagnie de Jésus ; il les interrompt, et devient libre penseur. Il ne variera plus jamais. Il tâte de la politique, en étant candidat du Parti ouvrier français aux législatives d’octobre 1885 : il recueille six cents voix mais l’on découvre son talent d’orateur. Émile Kahn, secrétaire général de la Ligue des droits de l’homme de 1932 à 1953, parle en termes élogieux de l’éloquence de «Sébast» : «On l’y entendait parler d’une voix douce, qui donnait un accent charmeur à des propos ardents. Il était orateur-né, alliait la pureté de la langue et la musique de la phrase à la rigueur du développement et le pathétique à la causticité.» En 1895, Faure publie La Douleur universelle, dont il identifie l’origine : les institutions et le capitalisme sont qualifiés de «causes secondes» ; la cause «unique et première» est le «principe d’autorité» auquel il convient de substituer le «principe de liberté». Ce qu’il fait en publiant des revues, en fondant en 1904 une école libertaire vivant en autosuffisance, La Ruche, qui connut une grande notoriété. À partir de 1925, il s’attelle à la réalisation de l’Encyclopédie anarchiste, dont son exemplaire personnel fut offert par sa veuve, Blanche Faure, à Pierre Bergé, en souvenir des visites et des conversations entre le vieux sage anarchiste et le jeune garçon. «J’avais douze ans», écrit le dédicataire.


Imprimé «à grand frais»
Pour être en tous points fabuleuse, la bibliothèque de Pierre Bergé s’intéresse aussi à la botanique. Signant la Renaissance européenne, Fuchs a marqué dans les sciences naturelles la même rupture que celles opérées par Copernic en astronomie et par Vésale en anatomie. Les herbiers illustrés connus durant le Moyen Âge étaient principalement des traités pharmaceutiques. La démarche de Leonhart Fuchs  le fuchsia fut nommé en son honneur au XVIIe siècle  se veut rigoureusement scientifique. L’exemplaire de son De historia stirpium […] (voir photo page 20) a appartenu à un proche de Montaigne, l’homme d’État et grand bibliophile Jean-Auguste de Thou. Il comprend 512 planches décrivant avec précision quelque cinq cents plantes (dont plus de trois cents originaires d’Allemagne ou acclimatées et cinq provenant d’Amérique, à savoir le potiron, le haricot rouge, le piment, l’œillet d’Inde et le maïs, qu’il croyait provenir de Turquie). Le traité  imprimé «à grands frais», selon l’intitulé  renferme en premier tirage le portrait en pied de Fuchs, au verso du titre, et sur une page en fin du volume, l’effigie en buste des trois artistes sollicités dont les noms sont donnés : Albrecht Meyer, à qui l’on doit les dessins d’après nature, Heinrich Füllmaurer, qui les transposa sur le bloc de bois, et, chargé de les graver, Veit Rudolf Speckle, «de loin le meilleur graveur de Strasbourg». L’art des jardins se développe dans toute l’Europe. Ainsi, la villa et le parc de Pratolino, édifiés pour François Ier de Médicis, sont décrits par Bernardo Sansone Sgrilli et Stefano della Bella dans un recueil de douze planches hors texte sur double page, Descrizione della regia villa, fontane, e fabbriche di Pratolino (Florence, 1742). Ces jardins émerveillèrent les visiteurs pendant deux siècles, regorgeant de bassins, de machines hydrauliques, de grottes et de sculptures  dont la plus célèbre, la Fontaine de l’Apennin de Giambologna, n’était pas encore achevée lors de la visite de Montaigne. Ce guide est estimé autour de 8 000 €, comme Le Thrésor des parterres de l’univers… par Daniel Loris.


 

Leonhart Fuchs (1501-1566), De historia stirpium […], Bâle, Michael Isingrin, 1542, exemplaire de l’édition originale, in-folio, illustré de 512 planc

Leonhart Fuchs (1501-1566), De historia stirpium […], Bâle, Michael Isingrin, 1542, exemplaire de l’édition originale, in-folio, illustré de 512 planches gravées sur bois à pleine page, peintes à l’époque, reliure de la fin du XVIe siècle en maroquin rouge, triple filet doré encadrant les plats avec armoiries dorées au centre. Estimation : 300 000/400 000 €


De Léon l’Africain à Alain Fournier
La Renaissance voit aussi le monde s’élargir, avec les grandes découvertes, et les récits de voyages plus rigoureux comme La Description de l’Afrique (voir photo page 21), par Léon l’Africain, rédigée en arabe, d’abord paru en italien en 1550, avant l’édition en français, six ans plus tard. Né à Grenade, ayant vécu à Fès, Hassan al Wazzan (vers 1483-apr. 1554) fut chargé de missions diplomatiques par les souverains marocains et visita Tombouctou et Constantinople. Capturé par des pirates chrétiens en revenant de La Mecque (1517), il fut offert en cadeau au pape Léon X, qui se l’attacha en qualité de géographe et lui donna son propre nom de baptême, Jean-Léon. En hommage au voyageur, Pierre Bergé a donné à sa villa de Tanger le nom de «Léon l’Africain». On comprend aussi que même le voyage prémonitoire du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, publié en 1932 (voir photo ci-contre), trouve une place dans cet ensemble. L’histoire des temps modernes s’invite aussi dans cette bibliothèque avec un exemplaire du Grand Meaulnes dédicacé par Fournier à Péguy, le 3 novembre 1913 (60 000-80 000 €). Ce premier roman surprit par sa nouveauté, et de nombreux admirateurs s’indignèrent que l’académie Goncourt ne lui accordât pas son prix. L’écrivain fut tué en septembre 1914, dix jours après la disparition sur le front du «fidèle» Charles Péguy, ardent défenseur de l’ouvrage. Autre témoignage d’amitié, l’exemplaire n° 1 de l’édition originale de Du côté de chez Swann (600 000 €), est ainsi dédicacé par Marcel Proust à Lucien Daudet : «Mon cher petit vous êtes absent de ce livre : vous faites trop partie de mon cœur pour que je puisse jamais vous peindre objectivement, vous ne serez jamais un “personnage”, vous êtes la meilleure part de l’auteur.» Contrairement à l’amitié indéfectible qui lia Montaigne et La Boétie, ils se fâchèrent… Pierre Bergé, malgré des crises d’humeur, appréciait trop la fidélité à lui-même, à ses convictions et à ses amis pour écarter un auteur admiré de sa bibliothèque. 

Bibliothèque Pierre Bergé, quatrième vente. Vendredi 14 décembre, salle 9 Drouot-Richelieu, à 15 h.
Sotheby’s France OVV et Pierre Bergé & Associés OVV.
Mme Quentin, MM. Clavreuil, Forgeot, Quentin.

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