Philippe Méaille, radical et engagé

Le 13 avril 2018, par Stéphanie Pioda

Le collectionneur d’art & language revient sur la création d’un lieu d’étude et de réflexion sur l’art contemporain dans un château du Val de Loire devenu musée. Rencontre.

Portrait de Philippe Méaille.
Photo château de Montsoreau-Musée d’art contemporain


Votre collection est spécialisée dans le collectif Art & Language, né dans les années 1960 en Angleterre. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi cette «monomanie» ?
Je n’ai pas vraiment la réputation d’être monomaniaque, mais il est vrai que collectionner est une activité radicale, mal comprise, et que le collectionneur est souvent perçu comme un interlocuteur peu communicant. De manière générale, on considère qu’il est soit un spéculateur, soit un monomaniaque, soit un «gros gogo»… C’est-à-dire, en partant de représentations classiques, qu’il est le diable, le fou ou le simple d’esprit. Le diable parce que, évidemment, il est la femme ou l’homme du système, celui qui a le pouvoir de modifier l’ordre naturel du monde de l’art, bien entendu, et qu’en tout cas il essaiera de le faire dès que l’occasion se présentera. Le fou, car son protocole de jugement est tellement marginal et autocentré qu’il échappe à une définition de la normalité. Et le simple d’esprit, parce qu’il est vraiment prêt à croire à n’importe quoi.
Cette radicalité est-elle une forme d’engagement ?
L’engagement est surtout du côté d’Art & Language. En 1965, quand ils avaient 20 ans, ses membres ont constaté que le visiteur du musée était devenu passif, et qu’il y avait eu un glissement de valeurs dans les relations entre l’institution, l’artiste et ce visiteur. L’institution était devenue prescriptrice de la beauté, du bon goût, de l’esthétique ou tout simplement de l’art. L’artiste, quant à lui, était très attentif à ce rôle qu’avait l’institution et répondait le plus souvent à un cahier des charges, tant du point de vue de la beauté que de l’«embellissement» du musée ou d’un contenu théorique qui, bien des fois, n’était là que pour justifier l’œuvre. Le visiteur, lui, ne faisait que passer dans les salles, s’arrêtant devant les tableaux dans une attitude passive. Cette situation a été analysée par Art & Language comme la «dépression nerveuse» du modernisme, dont les causes se situaient dans l’étanchéité entre l’institution et le visiteur, ainsi que dans l’absence de liens entre l’art et la société, avec pour conséquence une perte progressive de l’influence de l’art sur celle-ci. Cette analyse a effectivement amené les artistes à s’engager vis-à-vis de la société, du visiteur, et de l’institution, et cet engagement est au cœur du projet d’Art & Language. Il a aussi servi de base pour la définition de l’art conceptuel.

Faites-vous des infidélités à Art & Language ?
Il y a une démocratie relative dans la collection que j’ai réunie. Avant même de commencer à acheter des œuvres d’art, j’ai constitué une bibliothèque. Au début des années 1990, j’ai assisté aux ventes que la maison Cornette de Saint Cyr consacrait aux avant-gardes du XXe siècle à l’Hôtel Drouot. Elles étaient remarquables, tant par le contenu qu’elles délivraient que par la qualité des lots présentés, dont la plupart sont d’ailleurs introuvables désormais. Ces ventes étaient aussi un lieu de rencontre privilégié de plusieurs mondes, drainant un public aussi bien international qu’institutionnel. Constituer cette bibliothèque m’a permis de comprendre qu’une partie importante des œuvres d’art produites au cours du XXe siècle était composée de livres, et cela m’a interrogé sur la nature de l’œuvre d’art.

 

Art & Language, Mirror Piece, 1965, collection Philippe Méaille.
Art & Language, Mirror Piece, 1965, collection Philippe Méaille.© P. Fraboulet

À partir de quand êtes-vous passé du statut de «curieux» à celui de collectionneur ?
Mes deux parents étaient collectionneurs et c’est à l’âge de cinq ans que j’ai effectué mon premier achat en vente publique. Depuis, les œuvres d’art sont pour moi connectées à l’acte d’achat. J’imagine être devenu collectionneur à partir du moment où j’ai entrevu que la valeur de l’œuvre d’art était quelque chose de plus complexe, pas seulement portée par le marché, mais aussi par d’autres acteurs, que ce soit le musée bien sûr, mais aussi l’université, les écoles, les galeries, les centres d’art, les critiques ou les collectionneurs.
Vous exposez une partie de votre collection au château de Montsoreau-Musée d’art contemporain, dans le Val de Loire, seul édifice de cette région classée à l’Unesco à avoir été construit dans le lit du fleuve. Était-il important de trouver un lieu aussi novateur ?
Le château de Montsoreau-Musée d’art contemporain est une institution entièrement dédiée à l’art de notre époque. Le bâtiment lui-même est un marqueur patrimonial extraordinaire, et un écrin de choix pour cette collection conceptuelle. Il nous semble important de rappeler que celui-ci, comme tous les autres châteaux de la Loire, a été construit pour accueillir l’art, et nous y affirmons la nature «post-conceptuelle» de l’art contemporain, pour reprendre la formule du philosophe Peter Osborne.
La création de cet établissement est le fruit d’une collaboration avec le département du Maine-et-Loire. Comment les discussions ont-elles été menées ?
C’est un peu technique mais, pour résumer, lors de l’annonce de la rétrospective au musée d’Art contemporain de Barcelone (MACBa, ndlr) en 2014, je recherchais déjà un lieu afin de promouvoir l’art contemporain. Christian Gillet, président du conseil départemental du Maine-et-Loire, travaillait avec ses équipes sur une dynamisation de son territoire grâce à la création d’aujourd’hui. Nous avions une chance unique d’unir nos forces, mais en l’envisageant davantage comme un partenariat privé-public. C’est ainsi que, un an plus tard, nous avons signé ensemble un bail emphytéotique.

 

Art & Language, Now they Are, 1992.
Art & Language, Now they Are, 1992.Photo MACBa/Collection Philippe Méaille

Vous aviez mis en dépôt une partie de votre collection au MACBa et, depuis la déclaration d’indépendance de la Catalogne, vous avez rapatrié les pièces. Pourriez-vous rappeler vos liens avec le musée catalan et expliquer ce que devient cet ensemble ?
Il ne s’agit pas d’une décision politique. Néanmoins, cette déclaration d’indépendance avait bien évidemment créé un vide juridique quant au statut de la collection. La laisser en Catalogne était un risque beaucoup trop important vis-à-vis du Château de Montsoreau-Musée d’art contemporain et des responsabilités qui lui incombent. La collection a été physiquement rapatriée fin décembre, et je n’ai pas reconduit le contrat qui la liait au MACBa. Elle fait désormais partie intégrante de la collection de notre institution.
L’exposition et le prêt font-ils partie de la vie de votre collection ?
Il faut imaginer qu’au XVIIe siècle la peinture était considérée comme l’égale des mathématiques, et qu’elle a perdu la quasi-intégralité de son influence dans les années 1950, l’art n’étant plus produit que pour un ensemble de personnes que l’on a regroupées sous le terme de «monde de l’art», ou «milieu de l’art». L’art conceptuel a été rendu possible grâce aux visiteurs eux-mêmes : s’ils n’avaient réussi à entrevoir qu’il y avait un enrichissement de la vision de l’art au travers de celle qu’ils avaient eux-mêmes, cela aurait été un échec. C’est pour suivre la logique de l’œuvre, et pour maintenir ce lien social de l’art, qu’il est important que l’histoire de celui-ci soit vue comme une discussion et que ces œuvres soient exposées dans des lieux prestigieux, avec un public le plus large possible.
Quels sont vos projets pour cette année ?
Notre saison culturelle 2018 s’articule autour de deux grands rendez-vous, avec comme temps fort l’exposition «1968-2018 : Sparte rêve d’Athènes». L’année 1968 y sera abordée au niveau mondial, à travers le prisme de lecture du mythe s’étant construit autour des idéologies développées par ces deux cités grecques. Nous célébrerons également le retour de la collection au château de Montsoreau à travers une nouvelle présentation des œuvres d’Art & Language, sur l’intégralité de nos salles d’exposition. 

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