Philippe Charlier, l’art de faire parler les morts

Le 07 février 2019, par Annick Colonna-Césari

Le nouveau directeur du département de la recherche et de l’enseignement au musée du quai Branly-Jacques Chirac a ausculté nombre de personnages illustres, tels qu’Agnès Sorel, Henri IV ou Robespierre… Il évoque son étonnante trajectoire et dévoile quelques-uns de ses projets.

 
© Musée du quai Branly-Jacques Chirac/Photo Thibaut Chapotot


Vous êtes médecin légiste et anthropologue. Comment avez-vous été amené à lier ces deux disciplines ?
J’ai baigné dans une atmosphère médicale, entouré d’un père médecin et d’une mère pharmacienne. Et mes parents m’ont habitué aux voyages culturels : je me rappelle le choc ressenti, enfant, en visitant Pompéi et Herculanum. D’ailleurs, dès l’adolescence, j’ai participé à des fouilles bénévoles près de chez moi, en Seine-et-Marne. Après le bac, je me suis naturellement orienté vers la médecine. Ayant raté ma première année, j’ai profité du redoublement pour suivre, en parallèle, des séminaires d’archéologie grecque. Cinq ou six ans de suite, je suis parti, l’été, sur des chantiers où je pouvais exploiter mes connaissances en anatomie et en pathologie. Plus tard, j’ai fait une spécialité de médecine légale, ce qui m’a conduit à pratiquer l’autopsie, pendant dix ans, à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches. En fait, je voulais surtout exercer la paléopathologie (la détection des maladies anciennes sur la base de restes osseux et organiques et de l’ADN, ndlr), utiliser les outils de la médecine, comme la microscopie, la fibroscopie, le scanner, la radiographie, la génétique, pour étudier squelettes, reliques et momies.
Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux figures historiques ?
En 2004, alors que j’étais interne en anatomo-pathologie au CHU de Lille, Pascal Dubrisay, de la mairie de Loches, m’a contacté pour diriger des recherches sur Agnès Sorel, à l’occasion du retour de son tombeau dans la collégiale Saint-Ours. Avec mon équipe, nous avons examiné les restes exhumés : crâne, lambeaux de peau, quelques dents et ossements. Nous avons de cette façon confirmé son identité et compris les raisons de son décès. On savait que la favorite de Charles VII avait succombé, en 1450, à un brutal «flux de ventre». Les analyses toxicologiques ont montré qu’elle avait été victime d’une intoxication massive au mercure. Cet empoisonnement était-il consécutif à une erreur de dosage ? C’est une hypothèse. On prescrivait alors du mercure dans le traitement de certaines maladies parasitaires. Il s’agit peut-être aussi d’un assassinat politique, voire d’un suicide.
Le mystère n’a donc pas été totalement levé… 
Nous nous arrêtons aux limites de nos compétences. Comme un médecin légiste qui livre son diagnostic, mais ne résout pas une énigme policière. C’est aux historiens de prendre la relève. En tout cas, l’affaire Agnès Sorel a permis de développer cette discipline particulière qu’est la pathographie, c’est-à-dire l’étude médicale d’individus sur lesquels on dispose déjà de données biographiques, portrait, masque mortuaire, dossiers médicaux, procès-verbal d’autopsie… J’ai ensuite mené cette activité dans le cadre de missions. Au musée de Chinon, où j’avais travaillé sur une mèche de cheveux d’Agnès Sorel, j’avais remarqué un bocal étiqueté «Restes trouvés sur le bûcher de Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans». J’ai obtenu l’autorisation de l’examiner. En 1865, un apothicaire parisien avait prétendu avoir découvert le flacon dans son grenier. Il contenait principalement une côte humaine, un fémur de chat, un lambeau d’étoffe. Mais la datation au carbone 14 et les analyses toxicologiques ont révélé des fragments de momie égyptienne humaine et de chat, remontant entre le VIIe et le Ve siècle avant Jésus-Christ. Cette supercherie aurait à l’époque accéléré le processus de béatification… Pour faire simple, la pathographie a pour objectif de vérifier si l’Histoire dit vrai ou pas.

 

Objets d’arts premiers, appartenant à la collection de Philippe Charlier.
Objets d’arts premiers, appartenant à la collection de Philippe Charlier. DR


Dans quel but aviez-vous fait intervenir des «nez» de parfumeurs ?
Je me suis souvenu des fouilles auxquelles je participais en Crète et des odeurs qui s’exhalaient des tombes au moment de leur ouverture. J’avais alors pensé que la présence de «nez» aurait été utile. C’est la raison pour laquelle j’ai fait appel à deux d’entre eux, l’un de Guerlain, l’autre de Jean Patou, lors de l’ouverture du bocal des prétendues reliques de Jeanne d’Arc. Ils ont chacun identifié, entre autres, des fragrances de vanilline, caractéristiques de corps en putréfaction, ce qui nous a permis d’orienter nos recherches. Depuis, je continue de les solliciter.
Vos analyses suscitent parfois des polémiques. Les morts continuent-ils de vivre ?
Travailler sur des personnages historiques ravive les tensions, même vieilles de plusieurs siècles. La tête momifiée d’Henri IV en est un bel exemple. Elle avait disparu lors de la profanation en 1793 du cercueil du souverain, inhumé dans la basilique Saint-Denis, jusqu’à ce que le journaliste Stéphane Gabet retrouve le crâne en 2008. Restait à s’assurer de son identité. On l’a authentifié grâce à une vingtaine d’arguments : âge du décès, pilosité, cicatrice, grain de beauté, lobe d’oreille percé, technique d’embaumement… mais c’est surtout la superposition en 3D du masque mortuaire sur le crâne qui a révélé une compatibilité anatomique totale. À l’issue de nos recherches, son «propriétaire» a souhaité le remettre à Louis-Alphonse de Bourbon, l’un des nombreux descendants. Et c’est alors qu’une polémique a éclaté. On peut ainsi se demander si elle n’était pas en réalité sous-tendue par une querelle clanique ou dynastique. De même pour Robespierre : jugée peu flatteuse, la reconstitution faciale, que nous avions réalisée à partir de son masque mortuaire, a déclenché les passions. L’extrême gauche nous a accusés de salir l’héritage de la Révolution française. Notre travail, est-il nécessaire de le rappeler, est scientifique et apolitique.
Qu’est-ce qui vous a amené à enquêter sur l’énigme de la mort d’Hitler ?
L’initiative vient du journaliste Jean-Christophe Brisard. En 2017, les Russes nous ont permis d’accéder aux restes alors prétendus du Führer, conservés à Moscou par les services secrets. Nous voulions principalement vérifier que ce n’étaient pas des faux fabriqués par les Soviétiques pour des raisons géopolitiques. Nous avons examiné un morceau de crâne et constaté que sa morphologie était comparable à des radiographies réalisées un an avant son décès. Il y avait également une mandibule fragmentaire et des prothèses dentaires, qui ont été observées à la loupe binoculaire pour la première fois. Nous avons même prélevé quelques échantillons de tartre dentaire, que nous avons étudiés en microscopie électronique. Après avoir comparé nos résultats aux documents existants, comme le dossier dentaire et d’autres témoignages, nous avons conclu à l’authenticité des restes. Des dépôts bleutés sur les fausses dents semblaient en outre indiquer une réaction chimique entre le cyanure, absorbé par Hitler pour son suicide, et le métal de la prothèse. Nous avons donc établi, à l’encontre des théories complotistes, qu’il était bien mort à Berlin en 1945.
Quel est votre rôle au musée du quai Branly-Jacques Chirac ?
Avant ma nomination, j’avais déjà collaboré à des analyses ponctuelles sur des têtes réduites navajo-achuar d’Amazonie, ou encore sur des têtes maories, en prévision de leur restitution à la Nouvelle-Zélande. Le département que je dirige maintenant va poursuivre ses activités de recherche et d’enseignement dans le domaine de l’ethnologie, mais il va aussi s’attacher à renforcer l’usage des outils de la biologie et de la médecine pour mieux comprendre les collections du musée. Nous entamons cette année un programme de missions archéo-anthropologiques sur le thème des rituels magico-religieux, autour de la maladie et de la mort, en lien avec des organismes de recherche internationaux. Au moment où paraîtront ces lignes, je partirai étudier des momies à Quito, en Équateur. D’autres missions suivront en Haïti, autour du vaudou, et en Afrique subsaharienne notamment. De nouveaux patients du lointain… 

 

Scanner de statue song.
Scanner de statue song. © Musée du quai Branly-Jacques Chirac





 
Philippe Charlier
en 5 dates
1977 Naissance à Meaux
2002 Interne en anatomo-patholologie au CHU de Lille
2006 Médecin légiste à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches
2014 Médecin pénitentiaire à l’hôpital de Nanterre et chef de service de l’unité sanitaire de la maison d’arrêt des Hauts-de-Seine
2018 Directeur du département de la recherche et de l’enseignement au musée du quai Branly-Jacques Chirac depuis le 1er octobre
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