Philip Tinari, témoin de l’âge d’or des musées en Chine

Le 06 février 2020, par Pierre Naquin and Carine Claude

À la fois éditeur, critique et directeur de musée, ce quadra américain est avant tout un grand spécialiste de l’art contemporain chinois et un héraut de sa reconnaissance à l’international.

Courtesy UCCA

Originaire de Philadelphie, lettré diplômé de Duke et de Harvard – et bientôt docteur en histoire de l’art d’Oxford –, Philip Tinari (né en 1979) s’est installé à Pékin dès 2001, à une époque où «la scène artistique était encore très informelle, avec quelques rares galeries et très peu d’expositions.» Passionné d’écriture, il monte une multitude de projets d’expositions avant de se lancer en 2009 dans un concept éditorial d’envergure avec la création de Leap, une revue d’art bilingue à diffusion internationale (publiée par le Modern Media Group). Une gageure en Chine, pays où «l’information circule surtout de pair à pair et où le nombre des publications spécialisées reste encore très limité aujourd’hui». L’autre aventure qui aura marqué son parcours est celle de la création de l’édition chinoise du magazine Artforum. En 2011, l’homme prend les rênes de l’Ullens Center for Contemporary Art (UCCA), l’un des plus importants musées privés du pays, fondé par les collectionneurs belges Guy et Myriam Ullens puis vendu en 2017 à un groupe d’investisseurs chinois. Alors que l’UCCA s’apprête à ouvrir un nouveau site à Shanghai au début de l’an prochain, Philip Tinari revient sur les rouages subtils des mécanismes de financement public/privé propres au modèle économique développé par les institutions culturelles en Chine.
Comment s’est déroulé le changement d’égide de l’UCCA ?
Le processus a été long. M. Ullens, qui l’a fondé en 2007, l’a marqué de son empreinte pendant plus de dix ans. La transition a été délicate, mais j’y vois deux raisons principales. La première est que le modèle que nous avions initialement créé et développé a fini par se rapprocher du fonctionnement d’un musée privé : nous avions des membres, nous organisions des galas… Lorsque le groupe d’investisseurs l’a racheté en 2017, il a fallu totalement réinventer ce que nous avions mis en place. La seconde raison pour laquelle cela n’a pas été si simple est que personne ne savait que la collection était distincte de l’institution. Il n’y a pas de fonds sur place, puisque les œuvres sont conservées à la Fondation Guy & Myriam Ullens, en Suisse. Pour l’instant, notre objectif principal est d’effectuer un changement en profondeur du projet muséal et de le faire labelliser en tant que musée à proprement parler, pour être en conformité avec les lois chinoises. Dans le même temps, nous devons lever des fonds et structurer de manière plus commerciale les différentes activités de l’UCCA en tant que marque, en transformant, par exemple, les boutiques ou les programmes éducatifs en société. L’objectif est que cela devienne à terme suffisamment rentable pour que l’on puisse reverser des royalties au musée.

 

L’UCCA Beijing. Courtesy UCCA
L’UCCA Beijing.
Courtesy UCCA

Comment vos équipes sont-elles réparties sur vos différents sites ?
Elles se composent d’environ cent cinquante personnes, dont quatre-vingts affectées au musée et une cinquantaine travaillant sur nos trois projets commerciaux. Les services des ressources humaines et des finances sont mutualisés. L’aspect curatorial, quant à lui, est toujours géré depuis Pékin. À l’UCCA Dune, notre deuxième site (province du Hebei, ndlr), seules quatre ou cinq personnes gèrent essentiellement les visiteurs, car le lieu est assez autonome. À Shanghai, nous aurons en revanche une vingtaine de personnes, qui navigueront entre la ville et Pékin.
Quel est ce nouveau projet ?
Il s’agit d’un espace de 5 000 mètres carrés qui occupera les trois premiers niveaux d’une tour de quatre-vingt-six étages encore en construction, le long de la rivière Suzhou. L’entrée sera séparée par une terrasse de sculptures. On trouvera dans le musée un restaurant, un café et des commerces, ce qui correspond parfaitement au mode de vie des habitants de Shanghai. Comparativement à West Bund, où se trouve le tout nouveau quartier muséal, qui accueille désormais le Centre Pompidou et de nombreuses foires, ce secteur est plus ancien, mais il est en cours de redéveloppement avec des investissements massifs.
Avez-vous d’autres visées d’implantation ?
Nous réfléchissons constamment à de nouvelles opportunités. Nous aimerions continuer à diffuser sur tout le territoire l’art contemporain à travers notre marque, de manière nécessairement plus légère opérationnellement, un peu comme nous le faisons avec l’UCCA Dune… à l’inverse de Pékin et désormais Shanghai, qui sont nos projets clés.
Quelle relation les Chinois entretiennent-ils avec l’art ?
Il faut comprendre qu’après la Révolution culturelle il a fallu reconstruire ce lien. J’ai été impressionné par la vitesse avec laquelle les Chinois se sont emparés de la question culturelle. Aujourd’hui, ils ont accès de manière constante et régulière à l’expression occidentale. Des expositions importantes ont lieu en continu, comme celles de David Hockney au M Woods Longfusi et de Matthew Barney à l’UCCA Beijing, qui viennent de s’achever, ou celle de Sarah Lucas au Red Brick Art Museum (jusqu’au 16 février, ndlr). Après l’ouverture du Centre Pompidou de Shanghai viendra bientôt l’inauguration du musée Picasso-Giacometti à Pékin. Une part grandissante de la population a envie de culture et de s’ouvrir au monde. Au fur et à mesure que la société prospère, il est naturel qu’elle cherche à s’enrichir culturellement.

 

Le site du futur UCCA à Shanghai. Courtesy of K. Wah Group
Le site du futur UCCA à Shanghai.
Courtesy of K. Wah Group

Quel soutien pouvez-vous attendre des autorités chinoises ?
Le gouvernement central donne une direction générale pour le pays, notamment au travers de ses plans quinquennaux. Les derniers mettaient clairement en avant les industries créatives, mais aussi les musées. Pékin conserve sa capacité de contrôle, et peut finalement décider d’arrêter ou d’empêcher ce qu’il veut. Le soutien opérationnel vient souvent des autorités locales, comme à Shanghai avec son programme de redynamisation du quartier dans lequel nous allons nous implanter. Néanmoins, concernant la création de musées partout en Chine, les chiffres avancés par le dernier plan et que tout le monde cite ne correspondent pas à une réalité concrète, en tout cas pas au niveau de l’art. Il faut avoir conscience que des villes majeures comme Shenzhen n’ont toujours pas de musée d’envergure, et une programmation d’expositions quasi inexistante. Une dissémination plus locale dans les villes de province est nécessaire : on parle quand même d’aglomérations de sept à dix millions d’habitants ! Celle-ci arrive. En cela, le rôle des promoteurs immobiliers est crucial, car ils se doivent désormais d’intégrer une composante culturelle à leurs projets.
Rencontrez-vous des difficultés pour monter vos expositions ?
C’est de plus en plus facile, même si, comme nous l’avons expérimenté récemment, le gouvernement peut toujours mettre son veto. Les taxes pour faire venir des œuvres de l’étranger sont désormais comparables à celles des autres pays, à l’exception depuis peu des États-Unis. L’offre technique chinoise est aussi maintenant très efficace, qu’il s’agisse des fournisseurs, de la main-d’œuvre, de la régie, de l’encadrement ou de la logistique… bref, tout l’aspect opérationnel de la production d’expositions. Le niveau est tout simplement incomparable avec ce qu’il était il y a encore quelques années, et se rapproche de plus en plus des standards internationaux. Par ailleurs, la législation chinoise permet encore d’engager des projets ambitieux très rapidement. C’est un moment vraiment intéressant pour les musées : le public est réceptif et éduqué, on peut trouver des sponsors et des investisseurs, et produire des événements n’est plus aussi difficile que par le passé. Je pense que nous sommes aujourd’hui à l’âge d’or des musées en Chine. 

à voir
«Immaterial/Re-material : A Brief History of Computing Art»,
UCCA Center for Contemporary Art, 798, n° 
4 Jiuxianqiao Street, Pékin, +86 10 5780 0200.
Du 22 février au 5 mai 2020.
www.ucca.org.cn