Paris Chirico

Le 18 juin 2020, par Jean-Louis Gaillemin

Alors que l’exposition Giorgio de Chirico devait ouvrir le 1er avril à l’Orangerie, c’est Paris confiné qui se transformait en toile chiriquienne, pour le plus grand bonheur de quelques promeneurs et photographes.

Giorgio de Chirico (1888-1978), Composition métaphysique, 1914, huile sur toile, 61 50 cm, collection particulière. 
© Etro Collection/Manusardi SRL  © Adagp Paris 2020 

Comment ne pas penser aux villes désertes et pétrifiées de Giorgio de Chirico en arpentant mi-mars ce Paris vide de ses habitants, en regardant ce jeu des lumières et des ombres sur des rues, des places et des monuments rendus enfin à eux-mêmes ? Débarrassé des chuintements et stridences de la circulation et du flux des piétons martelant le pavé, Paris s’offrait, aussi neuf qu’irréel, aux rares égarés d’un monde dérogatoire.
L’âme des villes
C’est dans une ville que Chirico eut sa première « révélation », à Florence, sur la Piazza Santa Croce, à quelques mètres de la statue de Dante : « Le soleil automnal, tiède et sans amour, éclairait la statue ainsi que la façade du temple. J’eus alors l’impression étrange que je voyais toutes les choses pour la première fois. Et la composition de mon tableau me vint à l’esprit. » Ce tableau, L’Énigme d’un après-midi d’automne, est le premier d’une série où l’artiste essaie de capter l’énigme de l’image qui accourt et où s’impose le mystère métaphysique du « moment ». Dès lors, il multipliera les évocations de villes à l’architecture banale, élémentaire, « déchargée d’histoire », échos et appeaux de la révélation. Désertes, les villes chiriquiennes laissent jouer la lumière et les ombres. Les habitants, rudimentaires silhouettes drapées à l’antique, s’effacent devant les statues qui règnent sur la cité : mystérieux hommes célèbres, conquistadors d’un autre temps ou statues antiques comme cette Ariane endormie qui attend dans le labyrinthe urbain aux perspectives contradictoires que Dionysos vienne la consoler du départ de Thésée. Au-delà du mur d’enceinte, une tour énigmatique avec ses oriflammes multicolores, une cheminée d’usine, la voilure d’un bateau, une locomotive et ses flocons de vapeur, laissent entrevoir des espaces infinis que seuls Ulysse ou Jason se risqueront à affronter. Le vent est libre de jouer dans ces rues vides où se hasarde parfois un enfant comme cette petite fille au cerceau qui fascina André Breton.

 

La place de la Concorde, avril 2020. © Jean-Louis Gaillemin
La place de la Concorde, avril 2020.
© Jean-Louis Gaillemin


La révélation de Paris
Après Munich et Turin, Chirico avait adopté Paris, « ville des rêves non rêvés que des démons bâtirent avec une sainte patience ». L’architecture classique française était pour lui l’exemple de l’énigme. Il eut à Versailles une nouvelle « révélation » : « Pendant un clair après-midi d’hiver, je me trouvai dans la cour du palais de Versailles. Tout était calme et silencieux. Tout me regardait d’un regard étrange et interrogateur. Je vis alors que chaque angle du palais, chaque colonne, chaque fenêtre avait une âme qui était une énigme. Je regardai autour de moi les héros de pierre, immobiles sous le ciel clair […]. » Et de constater, en bon lecteur de Zarathoustra, l’évidence de l’éternel retour des choses : « Il me semblait en ce moment d’avoir déjà vu ce palais. Ou que ce palais avait déjà existé une fois quelque part, et ces fenêtres rondes, pourquoi sont-elles une énigme ? » Chirico retrouvera ces énigmatiques lucarnes au haut des immeubles haussmanniens qui le fascinaient autant que la place des Victoires où il entendait murmurer à son oreille le royal cavalier. Il aimait flâner rue de la Paix mais aussi dans les ruelles obscures « en amont de la place Clichy » et affectionnait les changements de rythmes, les surprises propres à engendrer des « miracles ». Comme cette vision du navire aéronef des argonautes en route vers la Toison d’or, depuis le métro aérien sur le pont de Bir Hakeim : « J’aperçus en bas un vaisseau splendide qui avait quelque chose entre la galère, la péniche, la charrue et l’avion […] le vaisseau avait quitté les eaux du fleuve et rasait les toits des immeubles qui longent le quai. » Il était friand des surprises que pouvait lui ménager la ville, à l’approche d’un carrefour, au fond d’une perspective. « Une révélation peut naître tout à coup, quand nous l’attendons le moins, et peut être aussi provoquée par la vue de quelque chose comme un édifice, une rue, un jardin, une place publique. »

 

La Récompense de la devineresse, 1913, huile sur toile, 135,6 x 180 cm, Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collec
La Récompense de la devineresse, 1913, huile sur toile, 135,6 180 cm, Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950.


Paris confiné, Paris libéré
Paris confiné lui aurait plu comme il aurait enchanté Le Paysan de Paris de Louis Aragon, ou les héros en dérive de Patrick Modiano. Débarrassée, pour reprendre une formule chiriquienne, « de l’orgasme continuel et tourbillonnant de la vie », la ville était révélée à elle-même. De simple décor, l’architecture avait repris sa place souveraine, s’exhibant, narcissique, heureuse de jouer enfin le rôle principal. Surpris, les rares passants découvraient dans leurs rues, sur leurs places, des détails jusque-là invisibles. Si les hôtels du faubourg Saint-Germain ou du Marais affichaient comme jamais leur splendeur, les immeubles les plus modestes, les petites maisons ignorées reprenaient vie. Le banal rivalisait sans gêne avec l’exceptionnel. Absous, le laid entrait dans la danse : la tour Montparnasse et les mornes ensembles des années 1970, Beaugrenelle ou Jussieu, avaient l’air d’innocents jeux de construction. Le Louvre ou le Petit et le Grand Palais, les façades de Gabriel que l’on croyait si bien connaître, s’animaient. De leurs frontons ou de leurs niches, les sculptures prenaient langue, jouaient de leurs charmes et hélaient les rares badauds. Sur leurs piédestaux, les statues triomphaient, les villes de France chantaient la liturgie de la Concorde, les maréchaux célébraient la gloire des Invalides, la République méditait place du Palais-Bourbon, seul Pasteur, mélancolique, observait inquiet à ses pieds, les velléités de la grande faucheuse. Libérée de son infernal rodéo, la Marseillaise pouvait enfin respirer. Laissé à ses rêveries, le génie de la Bastille s’évadait dans les airs. Au Luxembourg, les reines de France commentaient les événements. Si les boulevards aux larges trottoirs prenaient des allures forestières, les rues les plus modestes révélaient leurs ondoiements, leurs rythmes discrets. De simple itinéraire, elles invitaient à s’attarder, à jouir de la lumière qui venait caresser les murs les plus nus, faisant ressortir des ombres inattendues, des biais et de subtils contrapposti. Les artères phagocytées par le luxe retrouvaient leur simplicité d’antan. La rue Saint-Honoré, aux vitrines muselées de fer ou d’agglo, prenait des allures de « grand-rue » provinciale, les mannequins à la dernière mode oubliés dans leurs vitrines semblaient surgir d’un temps révolu, comme la divinité au smartphone place de la Concorde, effarée d’avoir perdu ses dévots. Cousin de la jeune fille au cerceau, un jeune patineur remplissait de ses grands tours la vacuité de la place Vendôme sous l’œil amusé de Napoléon qui en avait connu d’autres sous la commune. Libérée des péniches, des bateaux-mouches et autres Batobus, la Seine reprenait son allure calme d’avant Lutèce, reflétant à sa surface apaisée frondaisons et façades. Chirico aurait aimé ce Paris « déchargé d’histoire » et de références, ce Paris contradictoire et tétanisé. Il aurait savouré les détails les plus banals, les plus anodins, seuls capables selon lui de faire jaillir ces « jets immenses, véritables geysers de lyrisme ». « Là les choses trouvent leur scène et leur décor ; transformées, rendues plus mystérieuses et brillantes par le vaste fond gris de la ville qui sert de repoussoir, elles apparaissent dans un éclat nouveau. » Dans son sillage, quelques flâneurs photographes, se prenant pour Atget, ont cherché à happer avec volupté ces petits riens et ces grands moments d’un Paris métaphysique.

à savoir
L’exposition « Giorgio de Chirico. La peinture métaphysique »,
à voir au musée de l’Orangerie, place de la Concorde, jardin des Tuileries, à Paris I
er,
du 16 septembre au 14 décembre 2020.
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