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Pablo Picasso et François Hugo, un travail d’orfèvre

Publié le , par Philippe Dufour

Loin d’être des inventions posthumes, des pièces en métal précieux ont été conçus par Picasso avec l’aide d’un grand orfèvre moderne, François Hugo. Deux séries dévoilent cette face cachée du Malagène.

Pablo Picasso et François Hugo, un travail d’orfèvre
Pablo Picasso (1881-1973), François Hugo (1899-1982), Taureau, plat en argent, réf. 413, tirage 13/20, 1 973 g, diam. 42,5 cm.
Entrez votre textePeinture, dessin, sculpture, mais aussi gravure et céramique… Pablo Picasso s’est essayé à tous les supports et médiums. À ce jour, pourtant, l’une des facettes de son génie polymorphe demeure méconnue du grand public : l’orfèvrerie d’art, dont il s’est également emparé dans les années 1950. À la manière de sa collaboration fructueuse avec les Ramié, à Vallauris, c’est le fruit d’un travail à quatre mains avec un virtuose en la matière : François Hugo, arrière-petit-fils de l’illustre écrivain. L’aventure commence donc en mai 1956 à la villa La Californie, atelier de Picasso à Cannes, à l’occasion d’une visite de son ami l’historien d’art et collectionneur Douglas Cooper… Vingt ans plus tard, dans la préface du catalogue de l’exposition «Picasso - 19 plats en argent» tenue à la galerie Matignon en décembre 1977, le Britannique évoque le moment fondateur de ce projet, alors qu’ils admiraient des céramiques tout juste sorties des fours de Madoura : «Ces objets orientèrent peu à peu nos pensées et notre conversation vers ces plats d’or et d’argent somptueusement repoussés et exécutés aux XVIe et XVIIe siècles… Picasso me dit à brûle-pourpoint qu’il avait pensé que ses plats seraient splendides s’ils étaient exécutés en argent, mais qu’il ne connaissait personne susceptible de se charger de ce travail.» C’est alors que Cooper avance le nom de François Hugo – l’un des derniers grands spécialistes du travail «au repoussé». Son interlocuteur se montre d’autant plus enthousiaste qu’il ne veut pas entendre parler de fontes… Toujours par l’intermédiaire de l’ami anglais, la rencontre avec Hugo a lieu le 25 septembre suivant ; une réunion fructueuse, au cours de laquelle l’artiste donne le plat Le Dormeur à l’orfèvre, comme modèle pour un essai en argent. Deux mois plus tard, début décembre 1956, ce premier exemplaire est achevé et montré à son créateur, ravi d’un résultat aussi exceptionnel.

Des trésors cachés sous les canapés
Mais comment rendre toute la subtilité du trait picassien? Tel est le véritable défi à relever… Pour le mener à bien, François Hugo va suivre un processus très précis, qui consiste d’abord à travailler sur une matrice en biscuit grandeur nature, réalisée par Pablo Picasso et cuite dans les fours de Vallauris. Ainsi, l’orfèvre martèle une fine plaque d’argent jusqu’à ce qu’elle remplisse exactement tous les creux et les pleins de l’empreinte, puis l’ensemble est repris à la ciselure. Inutile de préciser que cette technique traditionnelle nécessite de longues heures de labeur et des centaines de coups de maillet. Outre ce savoir-faire technique, tout le génie de l’orfèvre consiste à traduire dans le métal, et avec la plus grande fidélité, les intentions formelles de Picasso, ses figures si personnelles et fréquemment teintées d’humour. Le résultat s'avère être au-delà des espérances du maître, qui, pendant une dizaine d’années, va demander à Hugo de réaliser vingt-quatre plats, et chacun à deux ou trois exemplaires… à sa seule destination. Car ces pièces précieuses n’étaient pas destinées à être diffusées, mais élaborées pour le plaisir égoïste de son auteur, comme s’en amusait encore Douglas Cooper : «Il les dérobait à la vue de tous comme s’ils représentaient pour lui quelque trésor secret. Il est vrai que Picasso, à l’occasion, pouvait aller en chercher un ou deux dans un coin sombre ou sous un canapé… mais il se dépêchait ensuite de les cacher à nouveau.» Pour François Hugo, ces plats, qui voient le jour au gré des commandes de l’artiste, méritent d’être exposés et diffusés. Malgré ses propositions insistantes, il essuie le refus régulier de leur concepteur, jusqu’à ce jour de septembre 1967 où il accepte enfin d’autoriser l’édition de chacun d’eux, en un nombre limité de pièces qui porteront la signature des deux hommes. C’est alors que vingt exemplaires de chacun des vingt-quatre plats seront réalisés, plus deux exemplaires d’artiste, deux autres d’auteur et six hors commerce. Ils déclinent les thèmes favoris du maître, ses Taureau, Poissons, Profil de Jacqueline ou Joueur de flûte et cavaliers.
 
Pablo Picasso, François Hugo, suite complète de 24 plats en argent repoussé en édition, conçus en 1955-1956, sur chaque plat signature de
Pablo Picasso, François Hugo, suite complète de 24 plats en argent repoussé en édition, conçus en 1955-1956, sur chaque plat signature de Picasso insculpée, le poinçon d’orfèvre Hugo, le numéro de tirage, le numéro du modèle et le numéro correspondant à celui des archives de sortie de l’atelier, présentés dans leur mallette écrin d’origine, certificats de Pierre Hugo en date du 8 septembre 2021, diam. : de 25 à 44 cm, poids : de 707 à 2 068 g.
Estimation : 700 000/1 000 000 

Picasso, joaillier solaire
Ces artefacts ont été vendus à un petit cercle de collectionneurs, au fur et à mesure qu’ils étaient fabriqués ; souvent, l’objectif de ces esthètes fortunés était de réunir une série complète, comme l’ont réussi avec patience les derniers propriétaires de notre ensemble, provenant du sud de la France et aujourd’hui estimé à 700 000/1 000 000 €. Mais la collaboration fructueuse entre les deux hommes ne s’est pas arrêtée là : passionné par cette production hors du commun, Picasso décide dès 1960 de faire réaliser par Hugo des figurines en or massif. Finalement, il s'agira de médaillons, dont l’édition limitée est lancée également en 1967, constituée de plusieurs séries de vingt-quatre exemplaires — puisqu’ils reprennent exactement les visuels des plats en argent. Eux non plus d’ailleurs ne sont pas fondus, mais exécutés en repoussé-ciselé. Ces extraordinaires bijoux d’artiste ont aussi fasciné nos collectionneurs méridionaux, qui sont parvenus à en constituer un ensemble complet, également proposé à Cannes (estimation : 200 000/300 000 €)… Il faut rappeler qu’il est rarissime que de telles séries passent en salle des ventes ; la dernière, réunissant les vingt-quatre plats, est réapparue chez Sotheby’s à Londres le 13 octobre 2021, avant d’inscrire 1 467 000 £ (soit 1 739 745 €). Quant aux médaillons d’or, une collection exhaustive de ses vingt-quatre éléments (plus quatre autres) a été adjugée 4 900 000 HKD (589 553 €) par Sotheby’s Hong Kong, le 19 janvier 2017…

François Hugo ou le talent en héritage
L’homme de l’art est issu d’une illustre famille : fils de Georges Hugo et de sa seconde épouse Charlotte Dorian, François (1899-1982) est surtout l’arrière-petit-fils du monstre sacré de la littérature française, Victor Hugo. Touche-à-tout de génie, le jeune homme a lui-même des prédispositions pour la création artistique, et il s’essaiera successivement à la menuiserie, la gravure et la reliure. Mais c’est grâce à sa belle-sœur Valentine Hugo, peintre et illustratrice très introduite dans le milieu avant-gardiste, qu’il rencontre toutes les figures de la scène parisienne des années 1920. Parmi elles, Jean Cocteau, Max Ernst et déjà Pablo Picasso, mais aussi les créatrices de mode Coco Chanel et Elsa Schiaparelli, pour laquelle il réalise des boutons aux accents surréalistes. Après la guerre, François Hugo continue à travailler pour les ténors de la haute couture, tel Christian Dior. Puis viennent les retrouvailles avec Picasso à l’occasion de la réalisation des plats en argent, suivie également de celle, plus complexe encore, de compotiers dans ce même métal. Après 1960, le bijou d’artiste devient l’une de ses spécialités : Max Ernst lui confie la réalisation de ses masques en or, Jean Arp, ses broches et pendentifs-découpages, tout comme André Derain ou Dorothea Tanning. Cette nouvelle typologie joaillière demeure l’apanage des Ateliers Hugo à Aix-en-Provence, par la suite pilotés par Pierre, le fils de François, qui a collaboré avec César, Rondinone et Arman entre autres, et désormais par Nicolas, son petit-fils.
Tableaux modernes et contemporains, arts décoratifs du XXe, argenterie, céramiques, estampes, bijoux, design
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