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Olga Sviblova

Le 29 juin 2018, par Sophie Bernard

Un musée et deux biennales photographiques, une école d’arts visuels, deux commissariats pour le pavillon russe de la Biennale de Venise… Celle que l’on surnomme «Madame photographie de Russie» est passionnée et passionnante.

Olga Sviblova
Olga Sviblova
Photo Ekaterina Anokhina

Quel est votre premier souvenir lié à la photographie ?
À l’âge de cinq ans, j’ai visité une modeste exposition avec mes parents. Une image montrant un homme brandissant une chaussure a retenu mon attention. J’ai compris quarante ans plus tard qu’il s’agissait de Nikita Khrouchtchev, photographié par Dmitri Baltermants, quand j’ai fait la première rétrospective de ce reporter…
Dans quelles circonstances naît la Maison de la photographie, ouverte à Moscou en 1996 et rebaptisée en 2010 le Multimedia Art Museum (MAMM) ?
La rencontre fortuite avec Jean-Luc Monterosso, en 1995 à Paris, a été un tournant décisif. C’était un an avant l’ouverture de la MEP et quinze ans après la création du Mois de la photo, que je fréquentais et dont je connaissais le succès. De nos échanges, et presque sur un coup de bluff, est née l’idée de faire une manifestation équivalente à Moscou. Je venais du monde de l’art mais m’intéressais déjà à la photographie puisque, tous les ans depuis 1991, je me rendais aux Rencontres d’Arles, et en 1988 avais présenté Alexandre Rodchenko en Finlande, travaillant à l’époque à la diffusion des artistes russes à l’étranger, historiques comme contemporains et toutes disciplines confondues.
Replongeons dans cette époque qui suit la fin du bloc soviétique. Quelle place l’art tenait-il à Moscou, au milieu des années 1990 ?
La capitale russe était alors un désert culturel, après une période dynamique durant laquelle des artistes comme Gilbert & George, Robert Rauschenberg ou encore Francis Bacon avaient été exposés. En 1992, j’avais fait venir Christian Boltanski, Annette Messager et la magnifique collection de la Caisse des dépôts et consignations. Mais, au milieu des années 1990, la crise internationale de l’art contemporain a mis un coup d’arrêt à ce genre d’initiative. Il n’y avait pas de collectionneurs chez nous, et l’intérêt pour la scène contemporaine russe avait disparu. Les regards étaient alors tournés vers les pays de l’ex-Union soviétique et vers la Chine.

 

Victor Akhlomov (1938-2017), Place Rouge, Moscou, 1959.
Victor Akhlomov (1938-2017), Place Rouge, Moscou, 1959.© Collection Multimedia Art Museum, Moscow

Pourquoi avez-vous privilégié la photographie ?
D’abord parce que, depuis la fin des années 1980, j’avais conscience que c’était un média majeur et «naturel» de l’art de notre époque, grâce à des artistes comme Boltanski, Messager ou encore Nan Goldin et Cindy Sherman. La deuxième raison était stratégique : j’ai toujours travaillé en pensant d’abord au public. C’est fondamental. En effet, la photographie a l’avantage d’être un médium accessible. C’est donc une formidable porte d’entrée pour appréhender l’art contemporain. Il ne faut pas oublier que l’on sortait d’une longue période de disette culturelle. Mon objectif était de montrer de l’art à un public qui ne savait pas vraiment ce que c’était.
Pourquoi avoir choisi «L’histoire oubliée» comme thème de la première Biennale que vous organisez, en 1996 ?
C’était une façon de commencer par le commencement, en montrant les archives photographiques de différents musées de Moscou, mais aussi de Saint-Pétersbourg ou d’ailleurs dans le pays. Il était nouveau en Russie de présenter les archives des institutions. Pour moi, il était temps que le peuple se réapproprie son histoire, après soixante-dix ans de communisme au cours desquels elle avait été réécrite et enseignée ainsi à plusieurs générations d’écoliers. Car pour se projeter dans le futur, il est nécessaire de connaître son passé ! D’autre part, je voulais que cette manifestation soit pour les Russes une fenêtre sur le monde, d’où le choix d’une programmation internationale. Et quoi de mieux que la photographie pour le connaître et le découvrir ?
Quelle place réservez-vous aux artistes russes dans vos deux biennales produites alternativement, depuis 1996 ?
Ils représentent la moitié de la programmation, qu’il s’agisse de grands noms ou de jeunes talents. Car ces biennales doivent être un tremplin pour les artistes, qu’ils soient d’ailleurs russes ou internationaux. J’ai aussi souhaité que ces manifestations durent plusieurs mois, de mi-février à mi-mai, parfois juin, ce qui laisse du temps pour les voir. Les expositions se déroulent dans différents lieux de Moscou, dont certains, comme le Manège, font plusieurs milliers de mètres carrés. Elles sont aussi présentées dans des musées et des espaces privés telles les galeries. À la différence du Mois de la photo à Paris, nous produisons l’intégralité du contenu. Quatre-vingt-douze expositions dès la première édition, réparties dans une quinzaine de lieux, c’était une folie… réussie !

 

Vsevolod Tarasevich (1919-1998), Sans titre, fin des années 1960.
Vsevolod Tarasevich (1919-1998), Sans titre, fin des années 1960.© Courtesy Multimedia Art Museum, Moscow

Le succès a-t-il été immédiat ?
Nous avons enregistré 450 000 visiteurs. C’était inespéré étant donné le peu de moyens dont nous disposions. Nous n’avions même pas de lieu de stockage pour accueillir les œuvres après le décrochage… Ce succès a eu l’effet d’un choc pour moi, qui au départ pensais m’arrêter à ce coup d’essai, mais aussi pour la mairie de Moscou. C’est à ce moment-là que j’ai suggéré de créer le premier musée de la photographie en Russie, avec un argument qui je crois a compté : ce type d’institution venait d’ouvrir en France, preuve de sa légitimité. Quelques semaines plus tard, je suis devenue officiellement directrice de la Maison de la photographie, qui dans un premier temps s’est installée dans un espace municipal proche du musée Pouchkine et des transports en commun. C’était bien pour commencer, même s’il était nécessaire d’y faire des travaux.
Vous vous êtes immédiatement employée à constituer une collection essentiellement axée sur la photographie russe, réunissant grands maîtres comme amateurs ou anonymes, officiels comme clandestins, jusqu’aux cartes postales et autres photos de propagande. Comment avez-vous procédé ?
D’emblée, j’ai en effet souhaité collecter l’ensemble des archives photographiques du pays, aussi bien celles des musées que des particuliers, notamment d’artistes reconnus comme Rodchenko. Pour retrouver ces derniers, avec ma petite équipe, nous avons enquêté, travaillant parfois à partir d’archives de journaux, contactant leurs descendants, etc. Une grande partie des images avait disparu du fait de la censure, mais aussi parfois de l’autocensure, car, sous le régime communiste, il pouvait être dangereux de posséder des photographies. Il y a eu aussi beaucoup de pertes dues au déplacement massifs des populations dans ce XXe siècle traversé par la révolution, deux guerres mondiales, la vie dans les appartements communautaires… Incroyable mais vrai : jusqu’au début des années 1990, certaines institutions nationales brûlaient leurs archives par manque de place !

 

Vsevolod Tarasevich (1919-1998), Attaque, 1943(?).
Vsevolod Tarasevich (1919-1998), Attaque, 1943(?).© Courtesy Multimedia Art Museum, Moscow

Combien cette collection compte-t-elle de pièces aujourd’hui ?
Elle rassemble près de 170 000 images et négatifs, acquis également auprès de marchands d’art, d’antiquaires, dans des marchés aux puces ou des ventes aux enchères, et parfois même récupérés dans des poubelles ! Un travail de fourmi a été accompli. La collection offre un large panorama de la photographie russe. La vidéo est arrivée plus tard.
En 2010, le musée a intégré un bâtiment flambant neuf. Pourquoi l’avoir rebaptisé «Multimedia Art Museum» ?
La photographie a toujours fait partie des arts, tout comme l’architecture et le design, et je ne fais aucune hiérarchie entre les médias. C’est pourquoi le MAMM les accueille tous. Cette expression y garde une place de choix, mais la poésie, la sculpture, la peinture ou l’art post-Internet y sont également présentés.
Pourquoi avoir également créé une école ?
Cela a été mon souhait dès 1996. À l’ouverture du musée, j’ai immédiatement compris qu’il fallait le compléter avec une école dédiée aux arts visuels, ce qui alors n’existait pas en Russie. Comme pour l’architecture du MAMM, je me suis inspirée de modèles étrangers : français, américain, finlandais, allemand, suisse… Je suis très fière de nos étudiants, qui remportent de nombreux prix à l’international.
Comment le musée est-il financé ?
La mairie couvre environ la moitié de nos frais de fonctionnement, incluant les salaires, et 20 % proviennent de partenaires privés. La billetterie représente 30 % de notre budget, ce qui est une grande source de satisfaction, étant le seul musée en Russie à atteindre ce chiffre !

 

Olga Sviblova
en 5 dates

1953
Naissance à Moscou

1984
Commissaire d’expositions puis, dès 1988, réalisatrice de films documentaires

1996
Initie la Photobiennale de Moscou (en alternance avec celle de «La mode
et le style dans la photographie» à partir de 1999) et fonde la Maison de la photographie

2007
Dirige le pavillon russe à la Biennale de Venise (puis de nouveau en 2009)

2016
Co-commissaire de «Kollektsia !» au Centre Pompidou, exposition sur l’art contemporain en URSS et en Russie de 1950 à 2000


 

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