Michel Laclotte, la générosité comme credo

Le 12 octobre 2021, par Carole Blumenfeld

Artisan du musée du Petit Palais d’Avignon, du musée d’Orsay et du Grand Louvre, Michel Laclotte, la retraite arrivée, a consacré ses vingt-six dernières années aux jeunes générations d’historiens de l’art.

© Gérard Rondeau - Agence VU

En 1995, Michel Laclotte quitte les ors du Louvre pour un préfabriqué, place du Carrousel, d’où il préside, jusqu’en 2002, la mission de préfiguration de l’Institut national d’histoire de l’art. L’idée est ancienne mais ce vœu pieux d’André Chastel n’aurait jamais vu le jour sans l’énergie débordante de ce clerc du service public. Créé en 2001 et installé dans la galerie Colbert rue Vivienne, cet institut destiné à rivaliser avec la villa I Tatti ou le Getty Research Institute est choyé par son vice-président scientifique, qui n’aime rien tant qu’écouter et encourager les jeunes générations. Prêtant volontiers son bureau aux chercheurs de passage, il se promène d’une salle à l’autre, se réjouit de tel ou tel projet, suggère de contacter de sa part telle ou telle sommité et tente de se rendre utile à tout un chacun. Et puis à 11 58 – il déteste déjeuner en retard –, il emmène les chargés d’étude et de recherche, les boursiers de la Fondazione San Paolo et les stagiaires à la cantine. Déjà, lorsqu’il était à la tête du plus grand musée du monde, il était ravi de prendre ses repas au milieu de tous les corps de métier… Attablé au milieu des doctorants, Michel Laclotte ne dispense pas de conseils. Il questionne les uns et les autres quant à leurs impressions sur les expositions qui viennent d’ouvrir ou leurs derniers voyages d’étude. Ces échanges toujours joviaux ne sont pas anodins et sont bien dans l’idée qu’il se fait de cet alambic où universitaires, conservateurs et chercheurs étrangers s’activent à renouveler l’histoire de l’art par leurs travaux, mais aussi par la confrontation de leurs idées. Michel Laclotte transmet aussi beaucoup en utilisant la première personne du pluriel pour parler des musées français, et raconter ce que « nous » devons à Jean Vergnet-Ruiz, à Charles Sterling ou à André Chastel. L’entendre décrire les pas de danse de Roberto Longhi au musée de Rouen, devant La Flagellation du Christ qu’il vient d’attribuer à Caravage, vaut son pesant d’or. Il nous fait aussi rêver en contant les grandes acquisitions du Louvre, comme ce déjeuner avec Guy de Rothschild qui lui annonce vouloir faire dation de L’Astronome de Vermeer. Il a ses convictions : les découvertes les plus importantes se font aujourd’hui dans les églises françaises et les musées anglais. À bon entendeur… Michel Laclotte a aussi ses soucis : ce Vélasquez qui manque cruellement au Louvre et ce Duccio que nous n’avons toujours pas. Il a aussi ses moments de pur bonheur grâce aux équipes du programme qu’il a porté depuis 2001 : la mise au jour d’un Carrache dans les collections du musée Fesch, d’un Saraceni au musée de La Fère, d’un Allori à Laon ou encore d’un Giovanni di Franco au musée des Augustins de Toulouse. Le Répertoire des tableaux italiens dans les collections publiques françaises (RETIF), qui recense désormais 14 000 œuvres, a aussi encouragé les musées du Mans, de Besançon, de Montpellier ou Jacquemart-André à publier leurs collections italiennes.
 

Raoul Dufy, Vue de Paris depuis Montmartre, 1902, huile sur toile, 45 x 55 cm (détail), collection particulière.
Raoul Dufy, Vue de Paris depuis Montmartre, 1902, huile sur toile, 45 x 55 cm (détail), collection particulière.

La lettre et l’esprit
À l’INHA, Michel Laclotte aiguise l’esprit critique et aiguillonne la pensée des futurs serviteurs de la cause publique. Cette transmission orale est peut-être l’opportunité la plus riche des quatre années offertes aux premières générations de chargés d’étude. Pour prendre les bonnes décisions ou se montrer vigilant en matière de patrimoine, il faut certes bien connaître l’arsenal juridique. Mais il y a aussi ces petites anecdotes ou ces interstices de la grande histoire qui ne figurent dans aucun livre : les dations qu’il faudra un jour susciter, les œuvres qui ne devront jamais quitter le sol français, ou les arguments contre la soumission des œuvres d’art à l’impôt sur la fortune. Bienveillant oui, mais sans naïveté. Décidé à se former une opinion sur un jeune chercheur dont on fait grand cas et qui semble avoir les qualités qu’il estime –le connoisseurship, le désir de chercher et de travailler sur l’historique des collections, l’envie de faire connaître et partager son savoir au plus grand nombre et, surtout, l’œil –, il lui propose un déjeuner en tête à tête où il le mitraille de questions sur ses lectures, ses goûts musicaux ou son intérêt pour le théâtre. Tout y passe : nos livres favoris à 15 ans, notre opinion sur un jeune chef d’orchestre, notre avis sur les dernières mises en scène de Peter Brook… Un bon historien de l’art se doit d’avoir une solide culture, et plus encore d’être curieux. Et il doit avoir lu Le Rouge et le Noir et Les Pierres de Venise de Ruskin – en anglais, bien sûr, le protégé qui s’est fait remonter les bretelles dans un Venise-Vérone se souvient encore de la leçon !

 

José de Ribera, Saint Matthieu, huile sur toile, 109 x 88 cm, Rennes, musée des beaux-arts.  
José de Ribera, Saint Matthieu, huile sur toile, 109 x 88 cm, Rennes, musée des beaux-arts.

Donner est un cadeau
Tout au long de ce déjeuner qui fait office de préalable, il évite de parler d’histoire de l’art. Si cet examen est favorable, il encourage la nouvelle recrue à être impertinent. Michel Laclotte déteste les flatteries. Les deux phrases finales de son Histoire de musées. Souvenirs d’un conservateur résument bien cette dernière carrière : « Ceux qui savent et que je vais trouver, ce sont les jeunes. À eux de jouer, maintenant. » Ces dernières années, il s’impatientait quand on lui demandait de ses nouvelles – « Vous me faites perdre mon temps ! Vous n’avez rien de plus intéressant à me raconter ? Quelles sont les nouvelles ? » – mais retrouvait sa bonne humeur en une seconde si l’on évoquait ses protégés ou les projets dans lesquels ils l’avaient embarqué, comme la reconstitution d’une Thébaïde de Fra Angelico au château de Chantilly. Le grand plaisir de Michel Laclotte, c’est aussi celui de donner. Aux jeunes historiens qu’il accueille rue du Pré-aux-Clercs, il ne parle jamais de ses donations comme d’un acte de générosité. Au contraire : pour lui, donner est un cadeau. Il se réjouit profondément qu’un musée accepte l’une de ses œuvres – anonymement. Pourquoi être vaniteux quand on a eu la chance de recevoir autant des musées français ? Le péché d’orgueil se paie cher car on vieillit en oubliant de rire de soi-même et de faire rire les autres. Or, « Monsieur Laclotte » aimait rire. Le responsable des peintures du musée de Rennes a donc dû dépenser des trésors d’ingéniosité pour le convaincre de lever l’anonymat sur ses donations au musée : les trente-trois dessins offerts en 2016 puis les autres feuilles qui suivent en 2019, le Saint Matthieu de Ribera ou l’esquisse de Cornélie, mère des Gracques de Joseph-Benoît Suvée… Et puis il y a la joie de voir partir chaque semaine, pour la bibliothèque de la conservation du Louvre, les cartons que prépare avec lui la responsable de la documentation. Sa photothèque et ses notes suivent la même voie. Il essaie bien d’offrir sa collection de 33 tours à une institution, mais la donner à un jeune conservateur mélomane sera aussi pour lui une source de plaisir. Michel Laclotte s’est éteint dans la ville d’Ingres. Il laisse derrière lui une kyrielle de jeunes gens auxquels il a transmis ce sens du devoir et de l’exigence. Dans quelques semaines, la grisaille de Beccafumi traversera la Seine et la Vue de Paris depuis Montmartre de Dufy, offerte par l’artiste à Paul Jamot et par Paul Jamot à Vergnet-Ruiz puis par Vergnet-Ruiz à Michel Laclotte, va rejoindre le musée de Reims. D’autres legs suivront puisque le testament de ce grand serviteur de l’État est encore une preuve, s’il en faut, de son dévouement entier aux musées français. « J’ai eu beaucoup de chance », disait-il. C’est nous qui avons eu beaucoup de chance de le connaître.

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