Mauricio Clavero Kozlowski designer sensible

Le 15 juillet 2016, par Sylvain Alliod

Directeur artistique chez Daum, ce créateur chilien est un globe-trotter qui puise son inspiration aux sources les plus diverses et invente des histoires pour dessiner ses collections en technicolor.

Mauricio Clavero Kozlowski.
© Serge Bouvet

Au mois d’avril dernier, vous avez fêté vos six ans chez Daum. Comment avez-vous conçu les douze collections créées durant cette période ?
Notre clientèle étant très hétéroclite, j’ai dû trouver un fil conducteur évolutif pour une maison qui a utilisé au cours de son histoire tant d’animaux, de fleurs et de couleurs ! La première collection, «Jungle», était un commencement : j’ai choisi de supprimer la couleur et de me positionner peu de temps après le big bang, ce qui m’a permis de parler de choses qui me sont chères. La vie est née sous l’eau, avec les bactéries qui ont provoqué l’apparition de l’oxygène. Mais j’ai sauté cette étape et débuté avec le végétal qui a marqué l’apparition de la vie sur terre. Un exercice complexe, car Daum a souvent interprété la nature, c’est son ADN. Dans la deuxième, des animaux sont venus habiter les plantes. Je voyage beaucoup, par obligation mais surtout par goût, et j’ai découvert à Kuala-Lumpur les calaos, avec leur gros bec. Aussi, ce sont eux qui ont peuplé cette collection. Il a fallu également, petit à petit, ajouter des couleurs et voir comment on pouvait les mettre en scène dans le cristal. Je ne peux pas seulement raconter des histoires avec des éléments formels… il faut aussi apporter des innovations techniques. J’ai ainsi introduit du rouge, une teinte très difficile à obtenir en cristal, car elle est très instable : à un degré près, elle tourne au marron. Ensuite, j’ai fait jaillir les fleurs en imaginant des modèles que Daum n’avait jamais faits, comme des bulles prêtes à exploser. Les couleurs étaient également totalement nouvelles, et elles ont donné leur nom à la collection, «Arc-en-ciel». Nous nous sommes permis des jeux de nuances naturelles, la nature créant des émotions.

 

Daum, collection «Amaryllis», vase blanc.
Daum, collection «Amaryllis», vase blanc.© daum

Et l’homme, dans tout ça ?
Les savoir-faire manuels sont très importants pour moi. Aussi dans mon histoire, j’ai situé l’apparition de l’homme entre 9000 et 5000 av. J.-C., durant la période du chalcolithique. C’est une charnière, car c’est le moment où l’être humain a développé des techniques. L’une des premières d’entre elles a été le martelage du cuivre, découvert dans le désert du Néguev. Mais je devais rendre la technique du martelage plus sensible, aussi ai-je appelé la collection «Jardin imaginaire». J’ai créé des fleurs, l’une ultra-sensible aux sentiments, qui a des plumes, l’autre possédant deux pétales, pour illustrer l’idée de la protection d’un noyau vital. Le jardin imaginaire a été le thème de deux collections, singularisées par des changements de couleurs. J’ai ensuite poursuivi le voyage en plongeant dans l’eau, là où la vie est apparue. J’ai rencontré le prince Albert de Monaco, qui m’a parlé de l’Institut océanographique, le premier à avoir mis au point le développementin vitro de coraux ravagés par la pollution. Cette institution m’a donné des images à partir desquelles est née une collection, qui a été un grand succès commercial. Pour la prochaine étape, je vais attraper les reflets de lumière qui viennent de l’espace.

 

Les savoir-faire manuels sont très importants pour moi

Comment avez-vous approché une marque à l’histoire aussi riche ?
Sa compréhension est difficile, car beaucoup de gens la confondent avec Gallé. Il y a bien sûr le poids de l’école de Nancy, mais je ne veux pas situer la marque dans la réminiscence du passé… Je suis d’ailleurs en contact avec nos distributeurs afin qu’ils transmettent un discours très contemporain. Beaucoup de manufactures, et Daum en fait partie, ont souffert car parfois, elles n’ont pas su s’adapter à l’air du temps. À un moment, Daum a produit beaucoup de cristallerie de table. C’est là qu’Hilton McConnico est intervenu et a eu l’idée des cactus, qui ont fait un tabac. Il a été très précurseur et donné un coup de fouet à la maison, comme Starck l’a fait pour Baccarat. Pour ma part, j’ai pris la suite d’un directeur artistique qui était en place depuis une dizaine d’années et a fait de nombreuses figurines de femmes nues, et d’autres modèles dans ce genre. J’ai voulu faire évoluer les choses, et je suis content d’avoir maintenant un catalogue proposant un éventail de créations allant de pièces classiques récentes à d’autres très contemporaines, comme l’une que j’ai présentée en janvier et que les gens ne comprennent pas. Il faut ajouter que très peu de manufactures travaillent le cristal comme le fait Daum. Lalique et Baccarat pratiquent, comme Daum à un moment de son histoire, le soufflé-moulé, une technique qui permet une production à la chaîne. Nous, c’est très différent : nous utilisons le procédé de la cire perdue, avec lequel les couleurs se positionnent de manière aléatoire, faisant de chaque objet une pièce unique.

 

Daum, collection «Arc-en-ciel», vase Magnum.
Daum, collection «Arc-en-ciel», vase Magnum.© Daum

Vous collaborez également avec des artistes contemporains…
Afin de faire vivre la marque, je lance des invitations. Chaque collection contient des pièces créées par des artistes que je sélectionne en fonction de l’intérêt de leur travail. J’ai par exemple collaboré avec Kongo, un street artist que j’ai rencontré alors qu’il taguait dans la rue. Je lui ai demandé si l’on pouvait réaliser quelque chose ensemble, et nous avons présenté ses pièces à la dernière édition d’Art Paris Art Fair. Il s’agit toujours d’éditions limitées à douze exemplaires, dont deux épreuves d’artiste qui rejoignent notre stock, qu’on appelle «musée». Pour Kongo, nous avons fait plusieurs versions de la pièce, chacune taguée par lui, donc uniques. Les choses marchent lorsqu’il y a une résonnance entre la couleur de la pièce, sa matière, son sujet et le message qu’elle porte. Et je connais le marché à force d’avoir fait des ratés ! Je sais quelles couleurs plaisent ou pas, quelles typologies de pièces doivent être lancées en janvier ou en septembre. Par exemple, notre distributeur indien nous a demandé de créer un Ganesha. Nous avons fait l’erreur de mettre la trompe du mauvais côté… Il a perdu son caractère sacré pour devenir simplement ornemental. Nous avons été très vigilants pour les attributs des trois autres divinités que nous avons réalisées.

 

Daum, sculpture, collection «Coraux».
Daum, sculpture, collection «Coraux».© daum

Faites-vous du sur-mesure ?
Oui, les commandes spéciales représentent un chiffre d’affaires non négligeable. J’ai par exemple imaginé une fontaine à parfum pour un homme qui a fait créer pour sa femme une rose portant son nom, et en a fait planter un champ pour en extraire un parfum. La fontaine a rejoint leur résidence principale, et des versions plus petites ont été réalisées pour leur yacht, leurs autres maisons, et afin d’être offertes à des amis. Plus simplement, un client m’a demandé un cendrier pour sa Morgan : il n’aimait pas que les cendres s’envolent.
Quels sont vos projets ?
En 2018, pour les 150 ans de la marque, je voudrais mettre en valeur des vases anciens magnifiques qui se trouvent dans notre stock, mais qui sont incomplets. L’idée est d’appliquer au cristal une technique japonaise de réparation des porcelaines, le kintsugi (méthode de restauration au moyen d’une laque spéciale saupoudrée d’or, pour valoriser la partie cassée plutôt que de l’effacer, ndlr). Mais il s’agit d’aller plus loin, de faire un cross-over entre technique et technologie en injectant, après un travail de scanning, suivi d’une étude de conception en 3D, du métal dans le cristal. Laisser visible la cicatrice originelle renvoie à la philosophie japonaise du wabi-sabi, pour laquelle le vieillissement n’est pas synonyme de dégradation. Au contraire, la trace du temps valorise les choses.

Mauricio Clavero Kozlowski
En 4 dates
1972
Naissance à Santiago
2001
Arrivée à Paris, après des études de design dans la capitale chilienne
2005
Il ouvre son agence et travaille pour S.T. Dupont, Swarovski, Sagem…
2010
Il devient directeur artistique de Daum et de Haviland.
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