Mathias Polakovits, un Hongrois en Italie

Le 01 mars 2018, par Alexandre Crochet

La maison Joron-Derem dispersera un nouvel ensemble de feuilles italiennes réunies par ce collectionneur atypique et gourmand, figure respectée du monde de l’art. Retour sur un parcours et une collection hors normes.

Jean Lepautre (1618-1682) et école italienne (?), XVIIe siècle, La Paix chassant la discorde et Vénus et Bacchus (?), plume et encre brune, lavis gris, mise au carreau à la pierre noire, et plume et encre noire, lavis gris, sur un même montage, 18,5 x 23,7 et 16,8 x 23,7 cm.
Estimation : 1 000/1 500 €

Le regretté collectionneur et écrivain Pierre Hebey avait rangé la collection au chapitre des passions modérées. Ce qui n’est pas toujours le cas. Mathias Polakovits avait craqué pour le dessin. Avec un appétit peu ordinaire. Pendant des années, quand il arrête le journalisme en 1969 et peu s’en faut jusqu’à sa disparition, en 1987 à l’âge de 66 ans, ce Hongrois de naissance au parcours lui aussi peu ordinaire a acheté de façon boulimique des milliers de feuilles. Principalement à Drouot, mais aussi dans les salles de ventes de Londres, alors centre du marché des maîtres anciens avec Paris. Sa frénésie, mais aussi sa curiosité seront telles que Pierre Rosenberg, président-directeur honoraire du musée du Louvre, lui glissera en substance : «maintenant, il faut travailler»… une façon de l’inciter à se restreindre. Qu’on en juge. Outre les trois mille feuilles françaises léguées à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (voir encadré page 13), Polakovits a aussi réuni un important groupe d’académies masculines, dont celles de Louis de Boulogne ou d’Hubert Robert, aujourd’hui au musée d’art de l’université de Princeton, aux États-Unis. Après sa disparition, ses héritiers ont dispersé en 1988 et en 1989 un peu plus de trois cents numéros (deux ventes organisées par Mes Couturier et de Nicolay). Quand ils réapparaissent ici et là, les dessins en provenance de la collection Mathias Polakovits ne manquent pas d’attirer l’attention des amateurs… Ces derniers auront le 21 mars prochain, à Drouot, l’occasion de découvrir un nouvel ensemble : plus de cent cinquante feuilles  cette fois italiennes  proposées par le commissaire-priseur Christophe Joron-Derem.

 

Luigi Mayer (1755-1803), Une procession au Caire (recto, détail reproduit) ; Vue de Jérusalem avec le dôme du Rocher (verso), pierre noire, plume et e
Luigi Mayer (1755-1803), Une procession au Caire (recto) ; Vue de Jérusalem avec le dôme du Rocher (verso), pierre noire, plume et encre brune, lavis brun et gris, 18,5 x 21,2 cm.
Estimation : 500/800 €


Une donation exceptionnelle à l’École des beaux-arts
Trois mille dessins français : c’est le nombre de feuilles contenues dans l’énorme legs consenti par Mathias Polakovits à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (Ensba) quelques mois avant sa disparition, en 1987. Régulièrement exposé aux côtés d’autres dessins au sein de l’institution, conformément aux souhaits du collectionneur, cet ensemble a fait l’objet de deux catalogues d’exposition, en 1989 et en 2013. Cette dernière avait permis de faire le point sur l’avancée des recherches. La conservatrice des dessins de l’École des beaux-arts, Emmanuelle Brugerolles, a connu Mathias Polakovits : « C’était un passionné qui chantait très bien les lieder de Schubert, confie-t-elle. Il s’est littéralement pris de passion pour le dessin. Il a beaucoup travaillé, s’est entouré de spécialistes, de conservateurs, au point de devenir un historien de l’art.» Régulièrement invité chez lui, boulevard de La Tour-Maubourg, ce petit monde savant partait dans de grandes discussions autour des attributions. «J’ai conservé les avis des uns et des autres, ça rend les choses très vivantes, poursuit la conservatrice. Sa collection est devenue aujourd’hui une référence pour le dessin français. Mathias Polakovits recherchait la feuille signée d’artistes mineurs ou des études préparatoires, cela lui permettait de construire un corpus d’œuvres d’artistes français. Il aimait les familles d’artistes ou la génération 1700, certains motifs, tels les pieds et les mains qui formaient tout un carton, ou encore les raretés dans l’œuvre d’un artiste, à l’instar du mendiant de Charles de La Fosse qui orne la couverture du catalogue d’exposition de 2013». Cet engouement correspond aussi «à une époque où l’on se penche sur le dessin français. Mathias Polakovits a participé à cette redécouverte. Sa collection est très connue et appréciée par les conservateurs et collectionneurs internationaux, y compris américains ». Polakovits méritait bien d’avoir son nom accolé à celui du cabinet de dessins Jean Bonna. 

Faire des découvertes sans trop dépenser
Pour l’expert de la vacation, Benjamin Perronet, il s’agit d’une «vente à l’ancienne où l’on va pouvoir découvrir une belle feuille, faire une attribution, tomber sur de jolies choses. Les acheteurs sont habitués maintenant à ce que les dessins soient souvent chers d’emblée, mais cela n’a pas toujours été le cas». Les estimations sont donc attractives dans l’ensemble. À l’amateur de butiner de fleur en fleur, pardon, «de feuille en feuille», jusqu’à celle qui happera son regard. Il suivra un peu en cela le chemin emprunté par Mathias Polakovits, «qui aimait faire des découvertes, sans trop dépenser, à Drouot, son grand terrain de jeu, ou chez les Prouté et les Bayser», explique l’expert. Sur les feuilles figure, parfois au recto et au verso, la marque du collectionneur, composée avec ses initiales. Par un amusant hasard, celles-ci rappellent le célèbre magazine où il a travaillé à partir de 1954, Paris Match. Comme le souligne la préface du catalogue de l’exposition «Maîtres français 1550-1800. Dessins de la donation Mathias Polakovits à l’École des beaux-arts», paru en 1989, ce «personnage haut en couleur, beau et charmeur» avait su très tôt approcher et captiver de grandes figures. Mathias Polakovits de Nemesmiliticj, au cours de ses études en Suisse et en Angleterre, s’attache en effet l’amitié du futur shah d’Iran. Un bref moment chanteur, il arrive à Paris en 1949. Dans les années 1950 et 1960, il suit pour Paris Match les événements internationaux, d’abord à Londres puis à New York, où il devient chef de bureau de l’hebdomadaire français. Il est probable que ce soient à la fois son entregent et son travail de journaliste qui l’aient conduit à rencontrer l’épouse du président américain, Jackie Kennedy. «Mathias», comme l’appelaient les familiers de l’hôtel Drouot, racontait que la First Lady lui avait offert un dessin de l’école française du XVIIe siècle. Un cadeau qui servit de «déclencheur» à sa passion inextinguible. Malgré ses grandes relations, Mathias Polakovits n’a visiblement pas de grands moyens. Il achète sans parcimonie mais en se rabattant sur des lots de dessins ou des feuilles sans pedigree. Rien n’enthousiasme plus ensuite l’ancien journaliste que d’enquêter sur ces croquis et études en quête d’auteur. Il annote, en hongrois, les catalogues de vente. Traque les détails, les indices, bâtit ses dossiers. Ses investigations le conduisent souvent à des découvertes. Pour lui, collectionner «permet l’aventure et le miracle. Je les attends tous les matins», disait-il.

 

Pietro Antonio Novelli (1729-1804), Le Jugement de Midas, plume et encre noire, lavis gris, 27,6 x 38,6 cm, détail. Estimation : 2 000/3 000 €
Pietro Antonio Novelli (1729-1804), Le Jugement de Midas, plume et encre noire, lavis gris, 27,6 x 38,6 cm.
Estimation : 2 000/3 000 €

Réaliser quelques attributions
Mathias Polakovits s’est longtemps focalisé sur les dessins français «des quatre Louis».
Il s’est aussi intéressé aux œuvres étrangères, comme le rappelle cette dispersion à Drouot. Si Pierre Rosenberg avait réalisé quelques attributions au sein de la donation à l’École des beaux-arts, rien n’interdit de croire que les amateurs persévérants ne réussiront pas à leur tour à dénicher des perles rares parmi les dizaines de feuilles anonymes italiennes proposées ici. Dans cette «vente saine, faite d’œuvres inédites sur le marché et pourvues d’estimations abordables, parfois à moins de 1 000 €, et sans prix de réserve», comme le confie Christophe Joron-Derem, plusieurs attributions sont déjà avancées par l’expert. Ce dernier en pointe deux. L’une concerne une étude préparatoire à un recueil d’architecture de gravures de plafonds «à l’attribution assez certaine» à Jean Lepautre (1618-1682), exécuté «avec l’école italienne ?» et représentant
La Paix chassant la discorde et Vénus et Bacchus (1 000/1 500 €). Quelques numéros plus loin, Benjamin Perronet a également identifié la main de Luigi Mayer (1755-1803), artiste d’origine vénitienne, à nouveau avec un dessin double face à la pierre noire et à la plume préparatoire à une gravure, avec pour motifs une vue de Jérusalem et une procession au Caire (500/800 €). Les gravures avaient été publiées à Londres, au début du XIXe siècle, dans un ouvrage consacré à l’Empire ottoman. Parmi les autres lots, le trophée d’armes attribué à Erasmus Quellinus II (1607-1678), sur papier bleu, ne devrait pas manquer d’attirer les amoureux du genre. Estimée 4 000/6 000 €, c’est l’une des feuilles les plus chères d’une vente, qui, grâce à des évaluations très douces, se veut accessible à tous. Une fois n’est pas coutume.

 

Attribué à Erasmus Quellinus I  (1607-1678), Trophée d’armes, pierre noire, lavis brun, rehauts de blanc sur papier bleu, 38,7 x 28,5 cm (détail). Est
Attribué à Erasmus Quellinus I  (1607-1678), Trophée d’armes, pierre noire, lavis brun, rehauts de blanc sur papier bleu, 38,7 x 28,5 cm.
Estimation : 4 000/6 000 €
mercredi 21 mars 2018 - 14:00 - Live
Salle 2 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Christophe Joron Derem
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