Marly sauvé des eaux

Le 20 février 2020, par Sarah Hugounenq

Fermé il y a quatre ans pour cause d’inondation, le musée-promenade de Marly a rouvert mi-janvier, après une longue réflexion sur son identité. Ou comment évoquer le faste de Louis XIV dans un château disparu.

Sébastien Antoine (1687-1761), d’après Pierre Lepautre (1660-1744), Vue du château et du parc de Marly, eau-forte et burin, 51 66 cm.
© Musée du domaine royal de Marly/Harry Bréjat

Les catastrophes ont parfois des effets bénéfiques. Au printemps 2016, la crue de la Seine agitait le bassin parisien. Ce que tout le monde craignait arriva : sous l’effet des inondations, une canalisation d’eau potable passant à quelques mètres du domaine de Marly se rompit. La vague immergea sur son passage le musée-promenade, acculé à évacuer ses œuvres en toute hâte et à fermer ses portes pour un temps indéterminé. «Il a fallu que le musée ferme pour l’on puisse reprendre notre respiration et prendre le temps de se poser des questions de fond sur son identité», reconnaît aisément sa responsable scientifique, Géraldine Chopin. Diligentée pour une étude stratégique, la Réunion des musées nationaux préconisait en 2017 de recentrer le lieu autour de Louis XIV – qui en ordonna l’édification à partir de 1679 – et de la prouesse technique que représente la «machine de Marly», destinée à alimenter non sans ingéniosité les bassins du parc en eau. Fort de ces perspectives, le syndicat intercommunal gestionnaire du musée déboursait, pour repenser l’intégralité des espaces et son parcours historique, la coquette somme de 1,6 M€ – financés à 42 % par des subventions publiques, autant par le syndicat appuyé sur un emprunt de 300 000 € et un dédommagement de 250 000 €, lié à la rupture de la canalisation. Pour cette collectivité modeste dont le seul autre équipement culturel est le château de Monte-Cristo, au Port-Marly (voir l'article Monte-Cristo, une folie d’Alexandre Dumas de la Gazette no 13 du 31 mars 2017), l’investissement est tout sauf anodin. Trois ans plus tard, l’objectif est simple : asseoir la notoriété du pendant intime du château de Versailles. Ce dernier est l’espace officiel du pouvoir du roi, avec son lot d’exigences en matière d’étiquette et de réception, tandis que Marly mise sur l’intimité, des règles assouplies et des séjours de plaisance réservés à une poignée de courtisans élus. Quatre à six jours par mois, sa majesté y vient profiter de parties de chasse, de jeux installés dans le jardin tels le croquet ou l’escarpolette, de séances d’échecs, de baignades ou de patinage sur la Seine selon la saison, mais aussi de bals et ballets, de représentations théâtrales par Racine ou Molière…
Sous l’aile de Versailles
Si l’histoire est flamboyante sur le papier, son évocation sur le terrain est une gageure. La Révolution française en a dilapidé le mobilier aux enchères, puis ouvert la voie à son aliénation au profit d’une éphémère manufacture de draps, dont la faillite obligea le propriétaire, Alexandre Sagniel, à démonter les bâtiments pour vendre les matériaux bruts. Entourée par un parc appartenant au Domaine de Versailles, la petite construction en béton élevée en 1982 pour évoquer les fastes d’autrefois a peu de marges de manœuvre. Elle s’appuie sur un partenariat renouvelé avec le château voisin. La synergie dans la communication, les échanges scientifiques et la mise à disposition de nombreux dépôts pourraient être couronnés d’une politique de billetterie couplée, malgré la différence de statut entre les deux institutions. «Le soutien de Versailles est une chance et s’avère indispensable, explique la responsable scientifique. Notre musée est né très tard, à une époque où les collections historiques étaient déjà constituées.» Le musée du Louvre, qui a consenti pour sa part de beaux prêts, détient pas moins d’une trentaine de toiles de batailles peintes pour Marly, des tapisseries et une quinzaine de vases de l’ancien château. Le soutien des Amis du musée-promenade a enfin permis en 2016 l’acquisition d’une commode de l’appartement des filles de Louis XV, et de développer ainsi l’avant-dernière salle, évoquant la destinée du domaine après le Roi-Soleil. Malgré l’opportunité de tous ces prêts et dépôts, le parcours, augmenté de 90 mètres carrés, n’est pas fondamentalement modifié. Strictement chronologique, il gagne une section sur la fin misérable du domaine, mais, faute de collections, mise moins sur l’éblouissement des pièces que sur la clarté du discours. En effet, l’agence de scénographes Du&Ma a opté pour une muséographie dépouillée, faisant la part belle à la médiation.
Un «white cube» rehaussé d’or
Loin du goût décoratif de Louis XIV, l’aspect «white cube» rehaussé d’or a le mérite d’inciter à prendre le temps de regarder les œuvres les unes après les autres, plutôt que de s’imprégner d’une atmosphère globale. À grand renfort de maquettes animées, de réalité virtuelle et de cartels explicatifs, la compréhension remplace donc l’émotion. L’ingéniosité de la «machine de Marly» est décortiquée dans une salle lui étant consacrée, où trône sa reproduction miniature à actionner. Conçues par deux Liégeois entre 1680 et 1685, ses 259 pompes et quatorze roues de 12 mètres de diamètre ont permis, par un système innovant et convoité, d’acheminer l’eau de la Seine jusqu’aux bassins du parc, situés 1 200 mètres plus loin, avec 160 mètres de dénivelé. Bien que resté sans suite, l’exploit attisait la curiosité des invités autant qu’elle participait à la grandeur du souverain, capable de dompter ainsi la nature. Trois siècles après ses heures de gloire, Marly-le-Roi poursuit sa mission d’implantation complémentaire au château de Versailles. Quand l’un mise sur l’émerveillement nostalgique du règne passé, l’autre complète le propos par l’entendement. 

à voir
Musée du Domaine royal de Marly,
1, Grille royale, parc de Marly, Marly-le-Roi, tél. : 01 39 69 06 26,
https://musee-domaine-marly.fr