Marc Blondeau, les risques du métier

Le 20 décembre 2018, par Geneviève Nevejean

Longtemps proche de François Pinault, ce conseiller dévoile les heur(t)s et malheurs du difficile statut d’expert et d’intermédiaire au cœur du marché de l’art.

Marc Blondeau
PHOTO Ferdinando Cioffi

Vous avez travaillé pour Sotheby’s entre 1969 et 1987. Pourquoi avoir créé votre propre société de conseil à Paris, puis à Genève ?
Après son acquisition par Alfred Taubman en 1983, Sotheby’s soumettait les experts à un objectif de chiffre d’affaires. On vantait moins la qualité intrinsèque des œuvres que les prix record avec la perspective d’une spéculation sur de futures ventes. Aujourd’hui, j’assume véritablement la fonction de conseil auprès d’interlocuteurs qui attendent un avis dépourvu de conflit d’intérêts.
En tant qu’expert, comment affronter le problème des faux, comme celui de Motherwell que vous avez acquis en 2006 ?
J’avais vu une toile de ce peintre chez Julian Weissman, intermédiaire new-yorkais plutôt fiable qui travaillait avec la galerie Knoedler. Cette peinture avait été prétendument acquise auprès de l’atelier de l’artiste par les parents du propriétaire, comme cela se pratiquait souvent dans les années 1950. J’ai sollicité la fondation Dedalus, spécialiste de Robert Motherwell, qui a avalisé l’œuvre et qui m’a fait parvenir un certificat, nécessaire en l’absence de provenance avérée. La fondation m’indiquait que si des informations non portées à sa connaissance au moment de l’expertise surgissaient, elle reconsidérerait son avis. Cela ne me suffisait pas, je voulais être certain que l’œuvre figurerait dans le catalogue raisonné, alors en préparation. Ce que j’ai obtenu ! Quelques années plus tard, des analyses en laboratoire demandées par la fondation ont révélé la présence de pigments synthétiques fabriqués plus de dix ans après la mort de Motherwell. J’ai alors engagé une procédure contre Julian Weissman et en 2011, le montant de la vente m’était remboursé. Cela a été le point de départ de l’affaire Knoedler, qui impliquait d’autres toiles, notamment six Motherwell de la même origine également authentifiés par la fondation.
Vous avez également eu une mésaventure avec une œuvre attribuée à Ernst, sur laquelle des laboratoires d’expertise ont confirmé la présence de peinture qui n’existait pas du vivant de l’artiste.
Un laboratoire intervient en dernier recours, comme ici pour confirmer des doutes. Le faussaire Wolfgang Beltracchi n’avait pas copié mais «créé» de toutes pièces. La technique primait sur l’émotion, d’où une facture un peu froide comme le sont certains Max Ernst. Surtout, le faussaire avait aussi inventé des provenances, avec de fausses étiquettes de la galerie du fameux marchand Alfred Flechtheim. Hélène Beltracchi, son épouse, prétendait que son grand-père Werner Jägers avait effectué ses acquisitions dans les années 1930 lorsque beaucoup d’œuvres ont été dissimulées lors des purges nazies. «L’origine Flechtheim» a fait oublier la peinture qu’on avait sous les yeux. Beltracchi avait trompé des personnalités compétentes, tel l’historien de Max Ernst, Werner Spies, aveuglé par l’enthousiasme d’une découverte inédite. Dans nos métiers, on a l’expérience, mais jamais de certitude. L’expertise est l’école de la modestie.
Vous aviez souhaité que soit dressée une «charte de conduite», obligeant à vérifier toute œuvre au passé inconnu.
En respectant des règles de bonne conduite et de diligence, on limiterait les problèmes. En octobre 2016, un commissaire-priseur parisien s’est fait confisquer un pseudo Kisling inscrit naïvement au catalogue avec la provenance «collection Jägers», un an après le retentissant procès de Cologne. Même si les faussaires ont été arrêtés, des dizaines de leurs peintures demeurent en circulation. Il y a aujourd’hui une rivalité entre marchands, comités plus ou moins fiables, et de plus en plus d’intermédiaires. Au regard du nombre de transactions, la quantité de faux est insignifiante mais les montants sont élevés et concernent de surcroît des artistes cotés.


 

Piet Mondrian (1872-1944), Tableau losangique II, avec l’encadrement original réalisé par l’artiste, hiver 1925, œuvre acquise par François Pinault al
Piet Mondrian (1872-1944), Tableau losangique II, avec l’encadrement original réalisé par l’artiste, hiver 1925, œuvre acquise par François Pinault alors que Marc Blondeau était son conseiller artistique.


Quel rôle tenez-vous auprès d’un collectionneur ?
Nous devons être à ses côtés, mais pas devant lui. Je songe à François Pinault, dont la collection était tournée vers les peintres de l’école de Pont-Aven. L’acquisition, en 1990, d’un Mondrian lui a définitivement ouvert les portes du XXe siècle. Au cours de cette décennie, le marché américain était assez difficile, car plutôt orienté vers la vente qu’à l’achat ; il était donc possible d’acquérir des Kooning, Pollock ou Warhol, qui ne le sont plus depuis. L’intérêt n’est pas toujours d’aller dans le sens de ce que le marché valorise à un moment donné. Autrement dit, il faut savoir acheter au son du canon et vendre au son du violon. Aujourd’hui, on achète au prix du violon. L’art moderne est pour sa part moins spéculatif. À New York en mai 2017, un Brancusi estimé 30 M$ a atteint 57,3 M$. Basquiat a, dans le même temps, franchi un nouveau record à plus de 110 M$. Basquiat est intéressant, certes, mais Brancusi est un artiste historique. On sait que, sur une génération, seule une quinzaine d’artistes survivront à l’oubli. Notre métier consiste à savoir les discerner.
Quelles sont aujourd’hui, selon vous, les figures marquantes de la scène artistique ?
Trisha Donnelly, par exemple. Elle est en marge du marché ; et il y a sept ans, j’ai vu sa première exposition, à laquelle je n’avais rien compris. J’y suis retourné avec l’intention d’acheter une photo, mais deux curateurs du MoMA m’avaient précédé. J’ai tout de même acquis quatre autres pièces car j’ai su me remettre en question. La difficulté du métier consiste à resituer les choses dans leur contexte, et aussi à reconnaître qu’on s’est trompé. Toutes les créations d’une génération émergente impliquent une deuxième lecture. Il faut se méfier des rejets violents faits au premier regard, car ils éludent les questions. Concernant Trisha Donnelly, elle a, à moins de 40 ans, ouvert des voies. Il en est de même pour Bruce Nauman, que le sculpteur Charles Ray a probablement regardé. Louise Lawler est aussi une personnalité essentielle, reconnue certes, mais pas à la hauteur de son travail. Et je n’ajouterais pas Damien Hirst, qui n’est pas une figure de référence, et que l’on percevra à l’avenir peut-être comme un artiste pompier.
En quoi le contexte du marché a-t-il évolué ?
Depuis 1900, aucune période ne peut être comparée à la nôtre, ponctuée de records stratosphériques qui s’expliquent par l’arrivée de nouvelles fortunes russes, indiennes, chinoises et même malaisiennes. On assiste à des situations de quasi-conflit d’intérêts. Le New Museum de New York organise ainsi des expositions sponsorisées par des galeries, une pratique fréquente aux États-Unis, moins en France ou en Europe. On invite aussi certains collectionneurs à acheter deux œuvres avec une promesse de don à un musée. Ces choix sont ceux du marché et non des institutions. C’est presque un chantage, courant dans le domaine de l’art contemporain.
Quelle part faut-il laisser à la subjectivité et au risque dans l’élaboration d’une collection ?
Une collection, ce n’est pas réunir mais construire. Il faut se donner une ligne et du temps, à l’heure où malheureusement les achats s’effectuent souvent par téléphone. Je dis toujours que le meilleur investissement ne dépend pas des moyens que l’on a, mais du temps que l’on est prêt à lui consacrer, et du ton que l’on veut donner à un ensemble constitué autour d’œuvres de référence.

Marc Blondeau
en 5 dates
1966
Assistant de l’expert Bernard Lorenceau 
1969-1987
Expert en peinture impressionniste et moderne chez Sotheby’s puis directeur de Sotheby’s France 
1987
Création de Marc Blondeau SA à Paris, où il initie la profession de conseiller artistique
2001
Installation à Genève
2009
Publication de l’Art Catalogue Index (ACI), qui répertorie tous les catalogues raisonnés d’artistes en 1780 et après
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne