Mais où est donc passée la blockchain ?

Le 18 juin 2020, par Pierre Naquin

Régulièrement de nouvelles technologies apparaissent, qui sont censées révolutionner le monde… pour finalement disparaître dans l’oubli le plus total. La blockchain en fait-elle partie ? Éléments de réponse.

PHOTO TAYLOR VICK

En 2017, le monde de l’art découvrait un nouveau mot : «blockchain». Fille des bitcoins et consorts – ces monnaies virtuelles détournées de leur idéal libertaire pour devenir outils spéculatifs et pollueurs –, la blockchain avait déjà fait son trou dans de multiples domaines de l’économie. Mystérieuse, difficile à appréhender, cette technologie virtuelle rendait envisageables d’autant plus d’usages que l’ignorance et la crédulité des acteurs concernés étaient grandes. La promesse de la blockchain réside dans le fait que ce qui y est saisi demeure inviolable : impossible à modifier ou à supprimer. Elle est dès lors supposée apporter un surplus de confiance – l’humanité ayant davantage foi dans des algorithmes que personne ne comprend plutôt qu’en son prochain… La confiance est l’un des fondements du marché de l’art, et la blockchain peut notablement la consolider. Les projets se sont vite succédé. Pas une semaine sans l’annonce d'une nouvelle entreprise basée sur la blockchain. Toutes les start-up se devaient d’intégrer le terme à leurs présentations, à leurs «pitchs» et leurs executive summaries, sous peine d’être disqualifiées à l'épreuve de la levée de fonds. L’année suivante devait être l’année où tous ces rêves allaient se concrétiser. Tout le monde s’y employa : Christie’s – à travers sa branche Education, qu’elle tua dans l’œuf un an plus tard – consacra une journée entière à l’évangélisation en faveur de la technologie ; quelques mois plus tard, ce fut au tour de Deloitte à travers sa branche Art & Finance, basée au Luxembourg, de faire de même. Christie’s aura entre-temps passé le cap en commençant à saisir certains des lots de ses ventes du soir dans la blockchain, en faisant appel à la plateforme d’Artory. Marquant un retour à un certain réalisme, 2018 permettra surtout de faire ressortir deux cas d’utilisation principaux concernant l’association de cette technologie et de l’art : la «tokenisation» et la création de registres. La tokenisation, ce n’est rien de plus que ce qui a été tenté une décennie plus tôt : les «bourses» de l’art, dont Aristophil a certainement été l’une des représentantes les plus tristement célèbres. Quant aux registres, tout en étant de plusieurs natures, ils visent à cartographier certaines informations concernant les œuvres : titre de propriété, transactions, prix, constats d’état, etc. 2019 fut surtout l’année du silence. Après l’engouement des débuts, le manque d’applications pratiques finit par tarir l’enthousiasme médiatique. Des voix de plus en plus nombreuses s’élevèrent pour critiquer la foi systématiquement accordée aux promesses technologiques. Il serait d’ailleurs peut-être honnête de préciser que ce sont davantage les médias que les acteurs du marché eux-mêmes qui se sont enflammés. Ces derniers se contentèrent bien souvent d’une timide curiosité.

Comprenant la nécessité, pour les différentes bases de données, d’offrir une interopérabilité, les acteurs les plus établis ont annoncé qu’ils commençaient à envisager un standard commun.

L’heure du bilan
Qu’en est-il désormais en ce milieu d’année 2020 ? Les projets qui continuent d’afficher de l’ambition ne sont pas légion. Certains – comme Vastari ou Arteïa – nés avant la vague de la blockchain, ou qui ont su simplement et intelligemment l’utiliser pour ce qu’elle est, continuent d’opérer. Mais ceux qui ne peuvent se passer de cette technologie se comptent désormais sur les doigts d’une main. Aucune de celles tournées vers la tokenisation n’a encore vraiment réussi à se lancer et encore moins à s’imposer. Pour ce qui est des registres, Artory, toujours, fait un peu office de dernier survivant. Avec à sa tête une personnalité reconnue du monde de l’art –Nanne Dekking, par ailleurs président de la Tefaf  –, une levée de fonds conséquente, une acquisition astucieuse apportant une vraie valeur ajoutée à la plateforme, plusieurs partenariats bien sentis – dont le dernier en date avec le Winston Art Group concerne l’expertise –, la société a jusqu’à présent réussi à cocher toutes les cases. Reste l’absence total de modèle économique, qu’il faudra bien un jour définir avant d’être réduit au silence. Comprenant la nécessité, pour les différentes bases de données, d’offrir une interopérabilité, les acteurs les plus établis ont annoncé qu’ils commençaient à envisager un standard commun. Mais il ne s’agit pour l’instant que d’un groupe de travail. Une promesse de plus en somme… Maintenant qu’il est admis que la blockchain ne solutionnera pas tous les problèmes du marché de l’art, il ne faudrait pas non plus jeter le bébé avec l’eau du bain. Cette technologie – comme de nombreuses autres, à commencer par l’intelligence artificielle – a sans conteste quelque chose à apporter. Elle peut s’adapter à de nombreux usages déjà existants ou d’autres qui sont encore à inventer. Nous commençons, dans les faits, à profiter de certains avantages qui, à défaut d’être révolutionnaires, n’en restent pas moins très appréciables. La base de données de CollectorSquare, rachetée et rendue publique par Artory, permet de suivre l’évolution des prix d’une œuvre dans le temps. La blockchain était-elle néanmoins nécessaire à l’apparition de ce service ? Certainement pas. Mais le prétexte technologique, les fonds levés sur le mot «blockchain», la stratégie d’un acteur souhaitant se démarquer… ce sont tous ces éléments qui ont permis de sortir du statu quo. C’est déjà une belle réussite. Peut-être que d’autres apparaîtront dans un proche avenir.

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