Lin Fengmian : miroir, mon beau miroir…

Le 20 février 2020, par Anne Doridou-Heim

Le peintre Lin Fengmian a tout fait pour que le miroir exprime à cette lumineuse jeune personne qu’elle est la plus belle.

Lin Fengmian (1900-1991), Femme au miroir, encre et couleurs sur soie, 67,5 65,5 cm.
Estimation : 250 000/350 000 

La jeune dame est nonchalamment assise devant un fond sobre, tout juste orné d’un ample bouquet de fleurs pâles. Les yeux baissés vers le miroir – objet de toutes les attentes –, occupée à vérifier la bonne tenue de son chignon, elle est simplement vêtue de noir et de blanc. Rien ne l’identifie et pour cause : la belle n’est qu’un prétexte saisi par Lin Fengmian (1900-1991) pour écrire un morceau de peinture. L’artiste appartient à la première génération de Chinois venus étudier en Europe, juste après la Première Guerre mondiale. Dans cette époque bouillonnante des années 1920, il se retourne à Paris sur la vitalité créatrice des impressionnistes et des fauves – dont le rapport à la couleur le fascine –, fréquente Matisse et Modigliani, part pour Berlin découvrir le radicalisme expressionniste d’un Nolde ou d’un Heckel. Il rentre en 1926 et obtient le poste de directeur de l’Académie nationale des arts de Pékin. Là, il croit en la liberté de création et exhorte nombre de jeunes artistes à se tourner vers l’Ouest pour apprendre des techniques picturales nouvelles, sans pour autant se détourner des pratiques traditionnelles : une subtile question d’échange. Mais ses idées semblent si radicales qu’il alarme un milieu conservateur. Il quitte alors la capitale et rejoint Hangzhou, où il fonde une académie d’art avec l’idée toujours d’ouvrir la Chine à l’art moderne occidental : il parvient à mettre Van Gogh et Cézanne au programme, et c’est là qu’il aura pour élève un certain Zao Wou-ki. Malheureusement, la lutte entre les nationalistes et les communistes, puis la Seconde Guerre mondiale, et enfin l’avènement le 1er octobre 1949 de la République populaire ont raison de ses efforts. Son école est réorganisée et lui, limogé. L’artiste part pour Shanghai où, dans un isolement total, refusant tout compromis avec le style social-réaliste imposé par le régime, il continue à peindre et souvent, détruit ses œuvres afin qu’elles ne soient pas utilisées contre lui. Fengmian, comme tant d’autres intellectuels et artistes, est accusé d’espionnage puis emprisonné durant les heures noires de la Révolution culturelle. En 1977, enfin, il est autorisé à rendre visite à ses parents à Hong Kong : il y demeurera jusqu’à sa mort, travaillant ardemment, comme pour rattraper le temps perdu. Le résumé de son parcours est essentiel pour comprendre combien il ne cessera de croire en l’art. Puisant chez les lettrés chinois le geste ample du pinceau et l’abandon de l’huile pour les encres et les couleurs, il parvient à capturer des instants de spontanéité, hors d’un temps qui souvent lui sera cruel. La précision anatomique l’indiffère, l’artiste menant une quête de rythme avec bonheur. En témoigne cette Femme au miroir, diaphane et aérienne.

mercredi 11 mars 2020 - 14:30 - Live
Salle 2 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Aguttes
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