Bamako, une Biennale au présent

Le 04 janvier 2018, par Roxana Azimi

Loin de fermer les yeux sur les difficultés actuelles, la 11e édition des Rencontres africaines de la photographie jette au contraire un regard courageux sur la réalité du continent, amer ou plein d’espoir.

Fototala King Massassy (né en 1971), Anarchie productive, 2017, 50 70 cm.
DR

L’Afrique peut façonner autrement nos imaginaires, changer nos grilles de lecture du monde, apporter des solutions inédites à nos maux. Commissaire de la 11e édition des Rencontres de Bamako, Biennale de photographie organisée au Mali jusqu’au 31 janvier, Marie-Ann Yemsi y croit dur comme fer. Après l’attentat survenu l’été dernier dans un écolodge près de la capitale, elle ne s’est pas laissé démonter. «Avec le délégué général, Samuel Sidibé, on s’est dit qu’on le faisait, que c’était un acte de résistance, raconte-t-elle. La culture doit être là où les choses sont difficiles, c’est là où l’on doit s’opposer aux intégrismes.» Aussi a-t-elle choisi pour thème «Afrotopia», clin d’œil à l’essai du penseur sénégalais Felwine Sarr, convaincu que l’Afrique, qui représentera le quart de l’humanité en 2050, est porteuse d’avenir. Peu de photographes présents à la Biennale cèdent toutefois à l’euphorie, si ce n’est James Barnor (né en 1929), légende vivante, qui a chroniqué aussi bien le Swinging London des Sixties que l’indépendance du Ghana. Ses cadets, réunis dans la plate-forme panafricaine des Rencontres, mettent plutôt le doigt là où ça fait mal. Vingt ans après la chute de l’apartheid, les Sud-Africains ne croient plus à l’utopie d’une nation arc-en-ciel. En témoignent les photos noir et blanc de Musa N. Nxumalo (né en 1986), chroniquant la jeunesse des townships, partagée entre ivresse festive et désillusion politique. Sur une pancarte abandonnée après une manifestation, on peut lire : «Mais vous nous aviez promis une éducation gratuite !» Or, elle tarde toujours à venir. Chaque pays possède son lot de laissés-pour-compte. Zied Ben Romdhane (né en 1981) montre ainsi l’âpreté de la vie à Gafsa, en Tunisie. Riche en ressources minières, cette ville n’en est pas moins désolée, marginalisée par le gouvernement. Sans excès d’effets, Michael McGarry illustre le ratage des villes nouvelles mort-nées en Afrique. Son objectif s’est posé sur une cité fantôme construite par les Chinois en Angola. Les rues sont désertes, comme les immeubles, aux loyers bien trop prohibitifs. L’Afrique, ce sont aussi des migrants qui tous les jours tentent leur chance en Occident sur des navires de fortune. Le Comorien Mahamoud Ibrahim a suivi, pendant un mois et demi, un groupe de réfugiés installés halle Pajol, à Paris, en s’attachant à la figure haute en couleur de Yacoub, ayant fui la Libye. Malmenés, délogés, ils continuent pourtant à croire à des lendemains meilleurs. Si l’édition 2015 avait éludé les thèmes qui fâchent, privilégiant une vision esthétisante du monde, le cru 2017 aborde tous les sujets, y compris les plus tabous comme l’excision, l’homosexualité ou le viol. La question du djihadisme n’apparaît en revanche qu’en filigrane dans les photos de Rahima Gambo (né en 1986), partie à la rencontre d’étudiants affectés par les crimes de Boko Haram au Nigeria. Elle n’a pas cherché à retranscrire le récit des exactions subies, tentant plutôt de capter la difficile reconstruction personnelle après la tragédie. Cette question est aussi au centre du travail de Joana Choumali (née en 1974), qui, armée de son smartphone, a photographié les habitants du Grand-Bassam, en Côte d’Ivoire, deux semaines après un attentat meurtrier commis en mars 2016. Plutôt que de jouer sur l’instantané et le documentaire brut, la jeune femme a pris le temps de broder les clichés, pour panser symboliquement les plaies psychologiques. «Je ne reconnaissais plus la ville : les gens étaient tous tête baissée, pensifs. Je sentais un grand vide, raconte-t-elle. Les coups de feu avaient rouvert des blessures plus profondes, mais les gens ont continué à dire “ça va aller”. Le mal-être est perçu comme une faiblesse, c’est tabou.» La triste condition des Noirs albinos a inspiré Sarah Waiswa (née en 1980). Sur ses photos, cette Ougandaise fait poser Florence Kisombe, jeune femme au charme magnétique, tresses violettes et lunettes à montures vertes, dans des postures angéliques ou méditatives. «J’ai voulu la montrer forte, belle, ambitieuse, même si tout cela a l’air surréel», confie-elle. Ces instants de grâce sont contrebalancés par des lettres et objets venant rappeler le terrible quotidien des albinos, persécutés voire pourchassés pour leurs prétendus pouvoirs magiques. S’ils n’éludent pas forcément le présent, quelques artistes tentent de l’enjoliver. Le Malien Fototala King Massassy (né en 1971) fait ainsi poser des personnages joyeux et souriants, sur une moquette rouge et devant un fond jaune, façon studio photo, pour «montrer le dynamisme plus que le misérabilisme». «C’est ça ma réalité», assure le photographe quand on s’étonne de tant d’effusion, dans un pays frappé par la montée du radicalisme religieux. «Tout dépend de l’angle que l’on adopte.» L’activiste burundais Teddy Mazina (né en 1972), qui a photographié les manifestations contre le gouvernement de Pierre Nkurunziza, le pose autrement : «C’est important de rendre esthétiques des événements dramatiques, que l’on puisse regarder ces photos tous les jours, mais qu’elles disent quelque chose du monde.»

À voir
«Afrotopia», Rencontres de Bamako, Biennale africaine de la photographie
Jusqu’au 31 janvier 2018.
www.rencontres-bamako.com
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