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Les nouvelles technologies au secours de la lutte contre le trafic des biens culturels

Le 09 décembre 2021, par Sarah Hugounenq

Les pilleurs avaient une longueur d’avance en se saisissant d’internet comme un formidable outil de recel. Le temps de l’impunité semble être révolu : partout sur le globe les forces de l’ordre investissent les nouvelles technologies pour traquer les biens illicites.

Les nouvelles technologies au secours de la lutte contre le trafic des biens culturels
Arte-Fact
© Prevision H2020

Les choses s’accélèrent après le coup de semonce porté par la pandémie. La désorganisation globale de l’activité humaine a fait quelques heureux, au premier rang desquels, les pilleurs. Car les faits sont là : les réseaux sociaux comme Facebook, Etsy, ou des sites tel eBay ont agi comme des facilitateurs, décuplant les possibilités de revente en toute discrétion sur les groupes privés, et les noyant dans l’immensité des transactions web. Cofondatrice du projet Athar, Katie Paul a pisté en seulement un an sur Facebook sept mille photos d’œuvres pillées et recensé cent trente groupes, et leurs trois millions de personnes, consacrés à ces trafics ! « Pendant les confinements, l’un des groupes a obtenu cent mille nouveaux membres en un seul mois, pour atteindre un demi-million d’adhérents. Ces photos et vidéos sont des preuves de crime, mais en refusant de les conserver, les réseaux contribuent à ce fléau. Le durcissement récent de leur politique n’est hélas pas suffisant », dénonce-t-elle. Côté eBay, des efforts sont aussi menés en coulisse pour juguler cette cybercriminalité. Mais si chacun se félicite des 280 000 objets interdits sur la plateforme en 2020, le chiffre est dérisoire face à celui d’un milliard et demi d’annonces à un instant «T».
Technologie à tout va
Les autorités prennent donc le problème à bras-le-corps. Au premier rang, l’Unesco a réuni en septembre, en partenariat avec l’Union européenne les acteurs mondiaux impliqués dans la lutte contre le trafic illicite des biens culturels (États membres, marché de l’art, experts, musées…), pour fédérer la communauté et partager sur les nouveaux enjeux. Pendant que les ministres de la Culture du G20 planchaient sur les modalités d’une coopération renouvelée, l’europe entérinait un plan d’action dédié pour 2022. Plus pragmatiquement, la lutte adopte les mêmes armes que les trafiquants – et investit le champ digital de l’intelligence artificielle. L’Allemagne lançait la danse fin 2020 en déployant son application KIKU. Grâce au « machine Learning », celle-ci est capable de recouper la photographie de l’objet suspicieux avec les images des bases de données nationales et internationales. En mai, Interpol lui emboîtait le pas en lançant son application quadrilingue qui permet à tous, et en temps réel, l'accès à son référencement de 52 000 œuvres d’art disparues à partir d’un téléphone portable. Les carabiniers ont par cet intermédiaire déjà mis la main sur deux statues volées, proposées sur une plateforme commerciale. « Plus personne aujourd’hui ne peut se défausser en disant ne pas avoir accès à cette base, même si sa consultation n’est pas suffisante pour blanchir une œuvre. De plus, l’outil permet de déclarer une situation de crise en cas de catastrophe naturelle, de guerre, d’attentat…», explique Corrado Catesi, coordinateur de l’unité Œuvres d’art d’Interpol. Alors, le seul accès à des bases est-il satisfaisant ?

Si 52 000 objets volés sont présents sur la base de recherche Interpol en 2021, l’Happah estime le nombre d'objets pillés à 2,4 millions sur le seul territoire français

Pister des œuvres inconnues
« La question qui se pose est : comment reconnaître les biens culturels pillés à leur arrivée sur le marché de l’art légal ?», s’enquiert devant l’Unesco Vincent Michel, archéologue à l’université de Poitiers. «Le problème porte moins sur les objets volés, souvent documentés voire fichés dans les bases d’Interpol, que sur ceux pillés lors de fouilles clandestines. Il faut protéger le marché de l’art des prédateurs, et ne pas se tromper d’ennemi.» Pour répondre à ce défi de taille, le Centre de recherche de l’École nationale de police, dans le cadre du projet H2020 Prevision, a développé avec la société Parcs, l’association Michael Culture et le CNRS une plateforme, qui sera opérationnelle dans quelques semaines. Arte-Fact poursuit deux objectifs : contrer l’impossible surveillance des masses de données sur le Web, en y établissant une veille automatisée par reconnaissance d’images et mots-clés, et faciliter les contrôles sur le terrain en proposant des rapprochements d’œuvres à partir des bases de données des institutions culturelles, de la police, mais également de sites web marchands. Deux cas de figure : soit l'objet est volé et correspond à une base établie, soit il est pillé et est rapproché de biens similaires indiquant sa typologie, sa datation, sa valeur, sa provenance… Des experts volontaires seront aussi recensés pour être sollicités, selon leur domaine, directement par les forces de l’ordre. « 71,4 % des saisies d’œuvres illicites en 2018 se font sur des contrôles de routine, et non des opérations ciblées qui impliquent par nature des personnes compétentes en matière d’art, comme les agents de l’OCBC. De plus, les antiquités représentent une part infime, ce qui témoigne des difficultés rencontrées par des agents non spécialisés sur le terrain. Il fallait donc développer un outil de reconnaissance automatique pour les épauler par des informations scientifiquement fiables, et ainsi leur donner confiance face à l’objet », explique Axel Kerep, chef de projet chez Parcs. « Le délai nécessaire à l’identification de l’objet rend difficile de poursuivre les infractions. Dépassant les bases de données, l’intelligence artificielle d’Arte-Fact va permettre à tous les services concernés de pouvoir immédiatement exercer une diligence, se réjouit l’avocate Corinne Hershkovitch. Fort d’informations scientifiques, le douanier sera plus vigilant et pourra identifier un objet malgré sa fausse documentation, ses faux certificats… La question, désormais, est de comment mettre en rapport la consultation et la recherche. Quand Art Loss Register est interrogé, la personne est identifiée, et si l’objet est disputé, on va pouvoir démasquer le demandeur et ainsi obtenir la restitution ou le blocage du bien. Il faudra penser à comment sécuriser ces données pour savoir qui est en possession de l’objet à tel instant sur la plateforme Arte-Fact. »
Perspectives
Traquer les œuvres inconnues issues du pillage, qui concerne autant l’Europe de l’Ouest que les pays en guerre, devrait juguler le trafic. Si 52 000 objets volés sont présents sur la base de recherche Interpol en 2021, l’Happah (Halte au pillage du patrimoine archéologique et historique) estime le nombre annuel d'objets pillés à 2,4 millions sur le seul territoire français (chiffre 2014). « Cet outil métier est en priorité conçu pour les forces de l’ordre grâce à un appui scientifique solide apporté par les conservateurs de musée, les archéologues et les chercheurs. Les autorités de police doivent déjà éprouver et maîtriser cette solution avant de développer, dans un second temps, des partenariats ciblés avec des acteurs du marché de l’art, et leurs corps de métier assermentés. » La plateforme ne compte pas s’arrêter en si bon chemin, et projette déjà de développer la détection des faux et contrefaçons courant 2023 par le recours à la spectrographie, par exemple, mais la technologie doit encore s’affiner. De même, à terme, les bases de données sur la spoliation pourraient aussi être versées à la plateforme pour disposer d’un outil efficace à 360° sur le trafic des biens culturels. Mais comme pour tout, l’argent reste le nerf de la guerre… Alors que certains opérateurs privés, comme l’Art Loss Register, tarifient l’accès à leur base, Arte-Fact veut rester un service public gratuit. « Nous nous développons sur le champ des technologies de l’intérêt général, qui ont besoin d’un fort investissement sur un temps long mais n’ont aucune dimension mercantile, explique Axel Kerep. En tant qu’opérateur industriel, nous devons être soutenus plus largement que par la seule contribution, aussi importante soit-elle, de l’Europe. Nous nous adressons donc à d’autres partenaires nationaux ou privés. »

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