Les nouvelles formes de la céramique coréenne

Le 23 janvier 2020, par Virginie Chuimer-Layen

À Icheon, la 10e édition de la Korean International Ceramic Biennale lève le voile sur une création locale aux multiples visages, entre épure formelle et figuration renouvelée, relecture du passé et réflexions actuelles.

Wookjae Maeng, A Secret Forest, 2015-2019 (détail).
© Courtesy of Korea Ceramic Foundation

Considérée comme l’une des plus importantes au monde, la Korean International Ceramic Biennale (KICB) défend depuis 2001 l’inventivité d’un art du feu n’ayant rien à envier à celle des beaux-arts. Elle se déroule à Yeoju pour la céramique utilitaire, à Gwangju pour celle plus traditionnelle et à Icheon – à cinquante-cinq kilomètres au sud-est de Séoul –, son lieu phare, pour la création contemporaine. Sur place, l’Icheon World Ceramic Center propose ainsi une exposition de 200 pièces actuelles provenant de dix-huit pays, réalisées par quarante-deux artistes choisis parmi trois cents présélectionnés. Dotée de plusieurs prix, elle se double d’une seconde présentation «online» de l’ensemble des céramistes internationaux pressentis pour leur expérience, leur esthétique et leur créativité. Mais, surtout, l’événement met en lumière une scène locale à l’affût de nouvelles manières d’appréhender la terre, comme à l’écoute d’enjeux actuels. On le sait, des glaçures sancai du royaume de Silla (57 av. J.-C.-918) aux céladons de la dynastie Koryô (918-1392), puis à la porcelaine blanche de l’époque Joseon (1392-1910), l’héritage coréen dans le domaine est pluriel. «Du fait de son histoire et de sa géographie, la céramique coréenne a toujours été en contact avec ses voisines chinoise et japonaise, explique Choi Yun, directeur de la Korea Ceramic Foundation (Kocef), à l’origine de la biennale. Les techniques traditionnelles sancai de la dynastie Tang, du céladon et de la porcelaine blanche ont été importées en Corée, puis diffusées au Japon lorsque celui-ci a envahi notre pays au XVIe siècle.» À partir des années 1950, malgré le désintérêt pour les traditions dû à la colonisation japonaise (1910-1945) et à la guerre de Corée (1950-1953), de grands céramistes du pays ont revalorisé les techniques anciennes. «Parmi d’autres, Whang Chongnye, né en 1927, a réinterprété les céladons avec modernité et Shin Sangho, né vingt ans plus tard, a renouvelé la sculpture en utilisant l’argile comme médium.» Aujourd’hui, à travers de petits objets ou de grandes installations, une nouvelle génération, en quête d’esthétique et de sens nouveaux, reconsidère la céramique du pays du Matin calme.
 

Jeongwon Lee, vases, 2019. Courtesy of Korea Ceramic FoUndation
Jeongwon Lee, vases, 2019.
Courtesy of Korea Ceramic FoUndation


Métamorphose des volumes
Si cette 10e édition, intitulée «Peace through Clay» («La paix à travers l’argile»), a couronné de son grand prix l’artiste américaine Tip Toland pour ses œuvres hyperréalistes, le prix d’excellence dans l’expression artistique et son équivalent pour la céramique utilitaire ont récompensé deux créateurs coréens sur quatre lauréats. Dans le second domaine, la jeune Jeong Won Lee signe des pièces flirtant avec l’art tant leurs formes sont repensées, élégantes et épurées. «Re-Formed Linear Series» est une collection de récipients géométriques, simples, comme enveloppés dans une maille élastique laissant deviner la présence d’anses. Certains critiques y ont vu une référence aux «Tagli» de Lucio Fontana et à la sculpture. Bien que leur ligne soit très actuelle, leur fabrication reste traditionnelle par l’usage de nombreuses glaçures réinterprétant la céramique blanche Joseon. Autre exemple remarqué mais non primé, People, de Jeongmee Lee, est une installation de plusieurs pièces laquées assez imposantes, elles-mêmes constituées d’un empilement de formes à la taille et au chromatisme variés. Appréhendée comme un tout, elle fait penser à des personnages inspirés de l’épure géométrique, des lignes et des couleurs du Bauhaus. Par son prisme, l’artiste fait réfléchir sur le pouvoir de métamorphose d’un volume en un autre, sur la notion relative de fonction dans la céramique, influencée par des codes sociaux réducteurs.
Expérience multisensorielle
Prix d’excellence pour la valeur expressive de ses œuvres, le sculpteur céramiste Maeng Wookjae présente A Secret Forest, installation de porcelaine qui transporte le spectateur dans un univers clos, à la fois merveilleux et dérangeant. Derrière un rideau de lamelles, on surprend et écoute une nature où des chiens cohabitent en paix avec des écureuils à deux têtes, des rats, mais aussi des grenouilles ailées qui volent avec des oiseaux. «Dans notre environnement, de nombreuses espèces vivent en harmonie, explique leur auteur. Pourtant, toutes ne jouissent pas des mêmes droits en raison de leur classification et de la négligence humaine. À travers mes œuvres, j’explore la relation entre l’homme, les plantes et les animaux, qui, afin de s’épanouir, nécessite une empathie pour les espèces moins visibles. J’essaie aussi de faire prendre conscience de notre environnement réel, dont nous nous sommes détournés.» Selon Misun Rheem, ancienne directrice du département artisanat de la Korean Craft & Design Foundation, promouvant les métiers d’art et le design coréens, cette forêt secrète serait une métaphore de la crise mondiale et de la mutation des espèces, produites par les actions néfastes de l’homme comme la pollution : une expérience céramique multisensorielle «qui rend compte au public des problèmes sociaux et environnementaux, en stimulant non seulement ses émotions, mais aussi ses souvenirs».

 

Sungwook Park, sans titre, 2019. Courtesy of Korea Ceramic Foundation
Sungwook Park, sans titre, 2019.
Courtesy of Korea Ceramic Foundation


Entre Asie et Amérique
Chez d’autres créateurs, la production se nourrit d’influences étrangères, dont le pays garde encore la trace. Tel est le cas entre autres du travail de Yehrim Lee. En 2017, cette jeune Séoulite obtient son Master en art céramique à l’université américaine d’Alfred. C’est dire si sa série «CrossContinental (con)Fusing, the Space Between» porte en elle les influences des deux continents. «Au cours de mes études à Jingdezhen, en Chine, dit-elle, j’ai approfondi ma connaissance de la tradition et de l’histoire de l’Asie de l’Est, que l’individualisme américain est venu remettre en question. À travers mes pièces, je construis des ponts suspendus entre le masculin et le féminin, l’Orient et l’Occident, l’artistique et le fonctionnel, l’éternel et l’éphémère. Au moyen de couleurs et de glacis, j’explore les surfaces, qui se cristallisent, se fragmentent, se déforment en provoquant du bruit. Je fais une première cuisson et d’autres plus excessives, ne m’arrêtant que lorsque le matériau se fissure au point de s’effondrer. J’y vois une métaphore du capitalisme et du consumérisme à outrance.» Un choc des cultures qui lui a permis de réévaluer sa vision du médium. Hybride, témoignant encore souvent de cette «beauté discrète, clé de l’esthétique orientale», la céramique coréenne actuelle semble toutefois pâtir d’un certain désintérêt, selon le directeur de la Korea Ceramic Foundation. Encore frileux devant cette nouvelle esthétique, les collectionneurs nationaux et étrangers lui préfèrent, pour l’heure, le charme des pièces plus traditionnelles. Et pourtant, en régénérant le vocabulaire formel, en s’appropriant des préoccupations d’aujourd’hui, en valorisant les inspirations étrangères, elle a su négocier avec sens et délicatesse, à l’instar des beaux-arts coréens, le virage du XXIe siècle, porte-parole de nouveaux enjeux.

à voir
Korean International Ceramic Biennale KICB, Korea Ceramic Foundation,
263, Gyeongchungdae-ro 2697 beon-gil, Icheon-si, Gyeonggi-do, Corée du 
Sud, tél. : +82 31 645 0632.
Jusqu’au 31 mai 2020.
www.kicb.co.kr
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