Les nouveaux atouts du musée de la Chasse et de la Nature

Le 22 juin 2021, par Annick Colonna-Césari

Installé au cœur du quartier historique du Marais, rénové et agrandi, ce musée-maison rouvre, après vingt et un mois de travaux. Inauguré en 1967 par André Malraux, étendu une première fois en 2007, il poursuit son histoire atypique.

Sorti des réserves, ce Portrait de dame en costume de chasse du XVIIIe siècle (anonyme, France ou Allemagne) trône désormais dans le Salon de compagnie.

Un étonnant « diorama » ouvre les nouvelles salles du second étage, aménagées sous les combles du musée. Les visiteurs se retrouvent entourés d’animaux naturalisés, lièvre, faucon ou sanglier, mis en scène devant trois paysages commandés au peintre François Malingrëy. Mais ce spectacle séduisant au premier regard est troublé, ici par des poteaux électriques, là par des traînées que laissent les avions dans le ciel, ou encore par l’éclat rougeoyant d’une explosion, celle d’une usine chimique sans doute. Ce « diorama de l’ère anthropocène », selon la définition de Christine Germain-Donnat, directrice de l’établissement, résume bien la philosophie de ces nouveaux espaces, centrés « sur le rapport de l’homme au vivant », évoquant au passage les « répercussions de l’activité humaine sur l’environnement ». Nommée en novembre 2019, c’est elle qui a piloté le chantier, comme elle l’avait fait pour l’aménagement du musée des Arts décoratifs et de la Mode, à Marseille, au sein du château Borély. Ces travaux, menés avec l’aide de l’agence Scénos-Associés, marquent une étape dans la vie du musée.
Un musée singulier
À son origine : un couple de collectionneurs passionnés par la chasse, François Sommer (1904-1973), industriel ardennais, et sa femme Jacqueline (1913-1993). Sans enfants, ils ont consacré leur fortune au financement d’un lieu destiné à abriter leurs découvertes, et ceci sous l’égide de la fondation de la « Maison de la chasse et de la nature », elle aussi créée à leur initiative. Suivant une suggestion d’André Malraux, ministre des Affaires culturelles, alors engagé dans la sauvegarde du Marais, ils ont installé leur collection dans l’un des hôtels particuliers du quartier, en instance de démolition : l’hôtel de Guénégaud, construit au XVIIe siècle par François Mansard. Dès le début, le musée, qui sera inauguré par Malraux lui-même en 1967, est agencé à la façon d’une maison d’esthète, mêlant armes et trophées, animaux naturalisés et tableaux de maîtres, dans l’idée de montrer les apports de la chasse aux différentes civilisations… Un cap essentiel sera franchi en 2002, lorsque la fondation François Sommer rachète un immeuble mitoyen datant du XVIIIe siècle, l’hôtel de Mongelas, dans l’objectif d’étendre le musée, à l’étroit dans ses murs. C’est Claude d’Anthenaise, aux rênes de l’institution depuis 1998, qui mènera l’opération. De main de maître. En effet, à cette occasion, « il a repositionné le musée », analyse Christine Germain-Donnat. Comment ? En le détournant de l’image clivante de la chasse pour le réorienter sur la question sociétale des rapports de l’homme à la nature. Aux salons existants dont il renouvelle la scénographie, il a ajouté un ensemble de cabinets – chacun dédié à une figure animale, loup, cheval ou licorne, chiens ou encore oiseaux de proie –, tous insolites. C’est lui qui a également eu l’idée d’inviter des artistes à dialoguer avec la collection, par le biais d’expositions. Cette formule originale a séduit. Et le musée désuet est devenu « tendance ». De 7 000 visiteurs annuels à la fin de la décennie 1990, la fréquentation a atteint le record de 120 000 en 2018, avant la fermeture pour travaux. Le but de cette seconde rénovation, démarrée en juillet 2019, est de mettre l’établissement au diapason des standards actuels. Le rez-de-chaussée remodelé héberge à présent une librairie-boutique et un café dont la terrasse ouvre sur la cour. Mais là encore, il s’agissait de gagner de la surface. Grâce au déménagement des bureaux de la fondation et de ceux de la conservation, logés au second étage, 250 m2 ont été libérés, augmentant d’un tiers la superficie totale. « C’était l’occasion de redéployer les collections pour montrer leur richesse », commente la directrice du musée. Aujourd’hui, l’institution conserve 7 000 œuvres et objets, dont 3 000 sont présentés dans les salles, soit 300 de plus qu’avant les travaux. En fait, la prospère fondation a régulièrement enrichi son propre fonds. Chaque année, elle consacre aux acquisitions un budget de 200 000 €, dont 90 000 € réservés aux commandes en 2020, et 150 000 € en 2021. Et de préciser en ces termes : « En dépit de la conjoncture, nous avons souhaité maintenir nos engagements et plus que jamais, soutenir les artistes. »
De l’étage noble aux combles du musée : deux atmosphères
Les habitués retrouveront en tout cas la magie de l’étage « noble », son enfilade de grands salons de peinture et de cabinets de curiosités. Dans les premiers, parquets et huisseries ont été rénovés. Des modifications d’accrochages ont surtout été apportées. Certaines œuvres ont été sorties des réserves, à l’instar de cet impressionnant portrait anonyme d’une Dame en costume de chasse. Peint au XVIIIe siècle, il trône désormais en majesté dans le « Salon de compagnie », « rappelant que les femmes pratiquaient cette activité depuis la Renaissance », note Christine Germain-Donnat. D’autres acquisitions récentes ont trouvé leur place, tel ce tableau daté de 1661, montrant un chasseur fourbu, qui se repose, en compagnie de ses chiens, « l’un des premiers portraits de chasseurs civils ». Exécuté à quatre mains par les Flamands Jean Daret et Nicasius Bernaerts, il a été préempté dans une vente à Drouot en janvier 2021 (voir Gazette n° 1, page 11), maintenant accroché dans la « Salle des armes ». Au second niveau, l’atmosphère est radicalement différente. Et pour cause. Ici, sous les toits, logeaient les domestiques. Dans le respect de l’esprit initial, ont été conservés poutres apparentes et sols en tomettes, tandis que les murs ont été tapissés de papiers peints fleuris, fabriqués comme autrefois à la planche. D’un hôtel particulier à l’autre, les visiteurs traversent six espaces mansardés, dont quatre « placés sous la tutelle symbolique d’une personnalité au rôle précurseur dans la compréhension ou la sauvegarde de la nature, explique Christine Germain-Donnat. Car c’est un étage moins historique, plus philosophique, dans lequel sont traitées en filigrane des problématiques contemporaines».
Une fois passé la salle du « diorama anthropocène », on découvre ainsi le « cabinet de Darwin », dont les vitrines croulent de bizarreries, crâne de babouin, squelette de chauve-souris ou autres fleurs de Brendel, aux côtés de boîtes de conserve estampillées « zèbre » ou « crocodile » que propose le plasticien français Ktof. Plus loin, on pénètre dans une cabane, qui pourrait être celle d’Aldo Leopold, l’un des premiers écologistes américains à avoir défendu la protection de l’environnement. Une cheminée en terre d’Hervé Rousseau rappelle le décor de sa modeste demeure, ainsi qu’un extravagant lampadaire constitué en mues de cerf par Janine Janet. L’artiste Markus Hansen a pour sa part rendu hommage à l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, imaginant une onirique bibliothèque dissimulée sous un treillage de plumes de coq. Quant à l’ancienne salle d’exposition, elle a également fait peau neuve. Ses murs plaqués de bois récréent l’ambiance d’un affût de chasseur. Elle présentera par roulement les œuvres de la collection 
: pour la réouverture, elle accueille une imposante installation d’Eva Jospin, représentant une inquiétante forêt sculptée dans du carton, non loin d’un tableau commandé à Philippe Cognée (voir Gazette n° 39, 10 novembre 2017). Peint à la cire, selon l’habitude du plasticien, il représente également une forêt, vue cette fois à travers la vitre d’un train lancé à grande vitesse… Réflexion et délectation, tels sont les maîtres mots du musée de la Chasse et de la Nature.

à voir
Musée de la Chasse et de la Nature,
62, rue des Archives, Paris 
IIIe, tél : 01 53 01 92 40
Ouverture le 3 juillet 2021.
www.chassenature.org
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