Les monstruosités de l’Histoire à l’épreuve de la monstration

Le 11 février 2021, par Vincent Noce
 

Parmi les trésors cachés que recèle Turin se trouve une infamie, la collection accumulée par Cesare Lombroso. Elle est logée à la faculté de médecine, tout près d’un étrange corpus de copies de pommes en cire, de toutes les familles et dans tous les états, témoignage de l’obsession de la classification héritée du siècle des Lumières. En ces temps où le déboulonnage des statues va bon train, Cesare Lombroso peut paraître comme un personnage singulièrement double et maléfique. On aurait pu attendre le meilleur de ce savant, socialiste, juif, franc-maçon et dévoué à soigner les pauvres. Le pire est advenu. Ce criminologue devint un faussaire monstrueux de la science. Il fut l’un des principaux propagateurs de l’angoisse de la régression humaine, entraînant des théories comme l’infériorité sexuelle ou raciale, le culte de l’eugénisme ou la dénonciation de « l’art dégénéré ». Lombroso était convaincu de déceler dans la morphologie les traits de la dangerosité héréditaire. Gare aux mâchoires proéminentes, aux fronts fuyants, aux pommettes saillantes ou aux oreilles sans lobe ! Sans parler de la sombre pilosité des Méridionaux… Devenu médecin légiste, il chargeait les accusés dans les procès, défendant la peine de mort afin que la société se débarrasse des criminels incurables. Il amassait sans répit les preuves de sa paranoïa, disséquant les cadavres, collectant les effets des prisonniers et les photographies des prostituées et des bagnards.

En Italie, comme en France, des voix s’élèvent pour empêcher un retour du refoulé du passé colonial.

Ces témoignages sont montrés dans un parcours expliquant ces dérives qui envahirent les universités d’Europe et d’Amérique, la littérature (on pense à Zola, bien sûr) et les arts (voir l’exposition de Laura Bossi, pour le moment sous cloche à Orsay). Longtemps la collection est restée en réserve. Dans la mesure où ces interprétations délirantes du darwinisme ont produit des effets effroyables, beaucoup pensaient confortable de les oblitérer. La question se pose à nouveau à propos de l’intention de livrer au public le fonds du Musée colonial, inauguré par Mussolini en 1921 à Rome. Riche de douze mille pièces venues notamment d’Éthiopie et de Libye, il est enfermé depuis cinquante ans. Des voix s’élèvent pour empêcher ce retour du refoulé ; des militants s’indignent à l’idée de montrer les trophées militaires ou les moulages du faciès des Touaregs rapportés par les anthropologues. Le musée veut élargir son sujet à la relation nourrie par l’Italie avec l’Afrique depuis Hannibal. Mais les activistes lui reprochent de légitimer ainsi la filiation que le dictateur grotesque revendiquait avec l’Antiquité. Igiaba Scego, auteur originaire de Somalie, a défendu le projet, s’alarmant de l’ignorance de la jeunesse à propos de l’histoire du colonialisme, faute d’enseignement à l’école. La leçon vaut aussi pour la France, qui, par une loi de 2005 encore, entendait imposer aux programmes scolaires qu’ils « reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française en Afrique du Nord » et ne dispose pas de musée pouvant rendre l’histoire coloniale dans sa complexité – alors que l’architecture du palais de la Porte-Dorée s’y prêterait fort bien. Dans un rapport demandé par Emmanuel Macron, dans un de ces gestes de bonne volonté sans lendemain qu’il semble affectionner, Benjamin Stora déplore ainsi « l’absence lancinante de l’historiographie de l’Algérie et de la guerre du côté français », répondant au « trop-plein d’histoire en Algérie », cristallisé sur « une accusation globale du temps colonial ». Il propose colloques, expositions, musée, enseignement scolaire, partage de la recherche et des archives… Les attaques indécentes dont il est l’objet, sans réaction des politiques, de la ministre de la Culture ni même du président, augurent mal de la capacité à dégager des « compromis mémoriels » indispensables au récit historique.

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