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Les mondes d’un collectionneur éclectique : François Canavy

Publié le , par Claire Papon
Vente le 14 octobre 2022 - 14:00 (CEST) - Salle 4 - Hôtel Drouot - 75009

Près de trois cents lots sont inscrits au catalogue de la dispersion du collectionneur et artiste François Canavy, d'une école colombienne à un ornement de pavillon de chasse, des houlettes de berger, un brise-lames des îles Trobriands…

Vue de l’appartement du collectionneur. Les mondes d’un collectionneur éclectique : François Canavy
Vue de l’appartement du collectionneur.

Curieux, étranges et exotiques» : c’est ainsi que Martine Houzé, spécialiste incontestée de longue date en art populaire, définit les objets de cette collection. Intarissable sur ces derniers, elle parle avec enthousiasme mais aussi émotion du collectionneur, dont elle avait fait la connaissance au fil des ventes publiques. «Un homme charmant qui achetait au coup de cœur, sans savoir parfois la fonction ou l’origine d’un objet mais qui avait un "œil" étonnant». Preuve en est fournie par la sculpture dite «Barbu-Müller» en roche volcanique d’Auvergne, représentant une tête d’homme moustachu aux yeux exorbités, œuvre d’un certain Antoine Rabany, dit le Zouave (1844-1919), cultivateur à Chambon-sur-Lac dans le Puy-de-Dôme, qui interpelait le lecteur de la Gazette n° 32 (couverture et voir l'article Les «Barbus Müller» d’Antoine Rabany, un pied de nez à l’histoire de l’art page 6). Notre figure rejoindra- t-elle ses semblables au musée d’art brut de Lausanne fondé par Jean Dubuffet, aux côtés de celles d’Auguste Forestier ? Réponse dans quelques jours. Elle est estimée 30 000/40 000 €. Né à Paris dans une famille française d’origine catalane, François Canavy (1941-2021) vit une enfance assez solitaire, marquée par les dessins de sa sœur illustrant l’histoire du costume. Il fait lui aussi ses premiers croquis, confectionne des marionnettes et de petits décors. À 15 ans, il entre à l’École des arts appliqués, dans l’atelier d’impression sur tissu et papier peint. Il en ressort diplôme en poche quatre ans plus tard, en 1960, et crée des modèles de tissus pendant six mois. Puis c’est la découverte émerveillée de l’Algérie, à l’heure de l’indépendance, quand il termine son service militaire. Entré à l’atelier de dessin du joaillier Van Cleef & Arpels en 1963, il en devient vite le décorateur des vitrines, au 22-24 de la place Vendôme, puis exerce son talent et son imagination pour celles des expositions de bijoux à Cannes, Genève, Monaco, au Salon des antiquaires du Grand Palais à Paris. En 1988, il présente le « musée » Van Cleef & Arpels à Tokyo et Hong Kong, et participe l'année suivante aux manifestations « L’art de vivre en France » à New York, pour le bicentenaire de la Révolution française, et « The Artistry of Van Cleef & Arpels » à Los Angeles. Documentaliste de la célèbre maison jusqu’à sa retraite en 1999, il en est aussi l’une des mémoires. «Il savait si bien concevoir une harmonie entre la somptuosité des bijoux et les décors qu’il créait… Quelques photos de ses compositions ont figuré au chapitre des plus prestigieuses dans un livre intitulé Vitrines de Paris, paru dans les années 1980», raconte son amie et collaboratrice de la place Vendôme, Isabelle Léonard.

Venise, XIXe siècle. Fauteuil d’apparat en bois mouluré, sculpté, polychromé et doré à décor de grotesques, sirènes, chiens et satyre, 139
Venise, XIXe siècle. Fauteuil d’apparat en bois mouluré, sculpté, polychromé et doré à décor de grotesques, sirènes, chiens et satyre, 139 66 57 cm. 
Estimation : 400/500 


Une collection tous azimuts
Voyageur au long cours, ce curieux de tous les pays et de tous les peuples a visité l’Europe du Nord, l’Italie, la Grèce, l’Espagne, le Maroc, le Hoggar dans le Sud algérien, l’Amérique du Sud… «Tous les arts l'intéressaient, se souvient Isabelle Léonard : l’art populaire en particulier, qui était pour lui l’émanation de l’âme d’un peuple quel qu’il soit et sans aucun esprit de frontière». Il savait apprécier la sophistication et le luxe des parures de Van Cleef & Arpels, tout comme la simplicité d’un couteau de tisserand, d’un gobelet ou d’une tabatière en corne, d’un affiquet ou d’un poinçon de couturière en os, d’un bouclier touareg ou d’une selle de dromadaire… Tout un univers dont sa famille se sépare aujourd’hui, à l’exception des œuvres de François Canavy, des collages très colorés mêlés à ses dessins, dont quelques-uns toutefois prennent le chemin des enchères (est. 200 à 400 €). Intéressé pour son musée d’art brut à Lausanne, Jean Dubuffet lui avait écrit : «Je crois que ce serait une bonne chose pour assurer leur conservation dans l’avenir en un bon lieu. » En vain… Les compositions en relief réunissant figures humaines, pendeloques, broches, pièces de monnaie, nœuds de ruban, capsules de bouteille, boutons ou coquillages resteront à l’abri des regards. Tout comme un grand brise-lames – ou figure de proue – de pirogue, en bois sculpté de complexes motifs sinueux et du visage d’un esprit : aujourd’hui annoncé à 600/900 €, il pourrait obtenir davantage, les objets océaniens ayant le vent en poupe depuis quelques années…

Des artefacts des îles Trobriand, en Papouasie - Nouvelle-Guinée, on passe à des sifflets en ivoire dieppois, des quenouilles grecques ou calabraises (200 à 600 €) ou des crochets de houlette de berger serpentiformes (100/400 €). Deux grands battoirs à linge bretons (voir photo page 15) appartiennent à la famille des « présents d’amour ». Fabriqué ou enjolivé de cœurs, de colombes et autres initiales par le soupirant, cet outil pouvait être offert comme cadeau de fiançailles ou de mariage. Il faisait partie des instruments nécessaires au jeune ménage, du moins à la jeune fille ! Se croisent ensuite un ornement de pavillon de chasse en bois sculpté polychrome d’un chevreuil couché parmi les motifs floraux, les cornes au naturel (vallée de l’Adige ? 200/400 €), un secrétaire en cerisier marqueté, originaire d’Autriche-Hongrie vers 1900 (600/900 €), un fauteuil d’apparat vénitien (XIXe, 400/500 €, voir photo page de gauche), une croix aux instruments de la Passion, travail probablement issu de la marine de Loire de la fin du XIXe (300/500 €), puis une table de chevet « tramp art » en chêne, annoncée à 200/400 €, qui mérite quelques explications. Très populaire aux États-Unis, notamment à partir des années 1870, le tramp art (littéralement « art des clochards » ou « art des vagabonds ») associe sculpture sur bois bordée de petits morceaux de bois taillés issus de matériaux de récupération – boîtes de cigares, cageots, etc – afin de réaliser des motifs géométriques simples. Hommes, femmes et parfois même enfants les fabriquaient à la maison. Il n’existe donc pas deux objets identiques, et ils se font rares sur le marché…
 

En deux coups de cuiller…
 
Cuillers présents de mariage ou liturgiques, en bois sculpté, France ou étranger, XIXe siècle, l. 20,5 à 31 cm. Estimations : de 100 à 600
Cuillers présents de mariage ou liturgiques, en bois sculpté, France ou étranger, XIXe siècle, l. 20,5 à 31 cm. 
Estimations : de 100 à 600 

En 1964, André Malraux, ministre de la Culture, propose que soit réalisé «l’inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, de la cathédrale à la petite cuillère». Vaste entreprise… L’histoire de l’accessoire se perd dans la nuit des temps – à environ 15 000 ans av. J.-C. – et partout où il y a présence humaine. Objet strictement utilitaire bien sûr, la cuiller fait aussi partie du cérémonial liturgique, de l’art populaire quand elle n’est pas présent d’amour… Dès la plus haute Antiquité apparaissent à la pointe du couteau rosaces, cœurs, entrelacs, croix, motifs végétaux, floraux, animaliers ou géométriques. En plus des pays, chaque région, chaque contrée semble avoir ses caractéristiques propres. Si les cuillers en corne – de bovidé ou de chèvre – représentent la puissance et la force de celui qui les possède, dans certains pays de l’Est, celles en bois ont été symbole d’effroi. Ce dernier matériau l’est par excellence, mais les essences varient bien sûr : bois fruitiers, mélèze, sapin, figuier, pin, châtaignier, buis, bouleau… Les cuillers d’amour ne datent pas d’hier. On les doit aux bergers amoureux, qui dans la solitude des montagnes ou des prairies sculptent pour leur promise ces témoignages de leur passion, mais aussi aux marins et aux paysans durant les mois d’hiver. Souvent rudimentaires, elles sont l’expression des élans du cœur. C’est au Pays de Galles qu’elles sont le plus répandues, le mot anglais spoon (cuiller) venant de spooning, synonyme de courting (« faire la cour »), et où la première connue date de 1667 ! Quel que soit son pays d’origine, l’objet perd son aspect utilitaire pour s’orner de motifs, sculptés, ajourés ou gravés, que la belle comprendra aisément : cœurs, trous de serrure, roues, maisons, ponts… ou larmes. Notre cuiller d’amour est souvent suspendue au manteau de la cheminée, comportant parfois plusieurs cuillerons accrochés à un même manche, pour signifier «nous sommes deux en un»…


Et des tableaux orientalistes aussi
Vous pensiez l’inventaire terminé ? C’était sans compter sur les tableaux ! Au programme : le Portrait d’une famille en costumes traditionnels équatoriens de l’école colombienne du XIX
e siècle (400/600 €), celui d’un Homme les yeux fermés, la main contre le visage (Modigliani ?) attribué à Jeanne Hébuterne (crayon noir et estompe, 6 000/8 000 €), une Porteuse de profil et felouque, 1937 du peintre et décorateur, professeur à l’École des beaux-arts du Caire, Roger Bréval (gouache, 600/800 €). De Paul Jouve enfin, un grand panneau sur Isorel, Touaregs assis, est espéré à hauteur de 30 000/40 000 €. Il est issu de la collection Lesieutre – un nom emblématique pour les collectionneurs d’art déco –, et traduit l’intérêt pour les hommes d'un artiste réputé pour ses peintures animalières, exécutées en Algérie, en Inde ou à Ceylan. Une bourse de voyage pour l’Afrique occidentale française lui permit de se rendre en 1931 en Haute-Volta et au Niger. Fasciné par les Touaregs qu’il avait rencontrés une vingtaine d’années auparavant dans le Hoggar, il y a peint une série de tableaux les représentant. Ne boudons pas notre plaisir…
 

Paul Jouve (1878-1973), Touaregs assis, Tahoua, Filingué, Niger, vers 1932, panneau d’Isorel, 72,5 x 54,5 cm (détail). Estimation : 30 000
Paul Jouve (1878-1973), Touaregs assis, Tahoua, Filingué, Niger, vers 1932, panneau d’Isorel, 72,5 54,5 cm (détail).
Estimation : 30 000/40 000 
Bretagne, début du XIXe siècle. Battoir à linge en noyer rehaussé de peinture rouge et de clous à tête bombée en laiton, la planche chanto
Bretagne, début du XIXe siècle. Battoir à linge en noyer rehaussé de peinture rouge et de clous à tête bombée en laiton, la planche chantournée comportant un reliquaire surmonté d’un cœur en ajour, décor gravé de motifs floraux, arbres de vie et rosaces, l. 42,5 cm.
Estimation : 200/400 €
vendredi 14 octobre 2022 - 14:00 (CEST) - Live
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