Les jardins secrets de Fabrice Hyber

Le 09 juin 2017, par Harry Kampianne

Que se cache-t-il derrière son nom, propice au jeu de mots ? Une question à laquelle nous avons tenté de répondre en le rencontrant dans son gigantesque atelier à Pantin. Portrait d’un homme ouvert sur la multiplicité des savoirs.

Fabrice Hyber dans son atelier, 2017.
DR

La seule façon d’interroger l’univers, c’est d’y plonger à bras ouverts et d’étancher sa soif insatiable de connaissances : Fabrice Hyber est de ces artistes vivant en simultané plusieurs expériences. Ses essais avec différentes matières telles que le savon, le rouge à lèvres, le pétrole ou les plantes témoignent d’une boulimie d’entreprendre, d’innover et de créer de nouvelles ramifications se développant comme du lierre. Une image que l’on pourrait assimiler à son atelier, capable d’engranger plusieurs projets, tableaux ou sculptures en attente, le tout auréolé de démesure, d’excès et de folie douce. «C’est ma façon de pouvoir mener à bien un projet. J’ai besoin d’entreprendre plusieurs choses en même temps, de les réaliser en grand. Il suffit que je m’attelle à un seul projet à la fois pour ne pas y arriver. Trop de tension.» Outre une certaine curiosité, Hyber cultive la boulimie de se connecter à d’autres savoir-faire afin de provoquer des interactions entre les disciplines. «Selon moi, un artiste doit se confronter à la réalité du monde social», ajoute-t-il. «J’en ai besoin pour mes recherches, cela m’apporte d’autres sources d’inspiration. Je crée du lien et des dialogues que j’intègre dans mon travail.» Sa méthode est digne d’un sourcier  et « non d’un sorcier », souligne-t-il en riant , creusant plusieurs sillons afin d’alimenter son imaginaire. «Je travaille avec divers corps de métier. Une entreprise, ce n’est pas qu’un nom : il y a aussi des personnes, et elles ont besoin d’être valorisées, de savoir qu’elles peuvent exercer leur talent pour une marque, un projet. Elles se mettent à parler plus librement de ce qu’elles font et de ce pourquoi elles le font. Je m’intéresse aussi au marketing, à la communication interne d’une société avec laquelle, parfois, il m’arrive de collaborer. Pour moi, l’art est un système d’échanges permettant de créer des œuvres en commun. C’est une manière de garder l’équilibre avec le monde réel, de jouir de tout ce qui vous entoure.» 
 

Pom(s), 2014, huile, fusain et résine époxy sur toile, 150 x 250 cm. Courtesy de l’artiste et galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles  
Pom(s), 2014, huile, fusain et résine époxy sur toile, 150 x 250 cm.
Courtesy de l’artiste et galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

 

UN ART POétIQUEMENT ENGAGÉ
Jouissance de ses rencontres multiples, jouissance du végétal, bienfaits de la science, souvent croqués à vif dans des dessins très physiques, très sensuels. L’Artère (2006), projet pour le Sidaction, réalisé au parc de la Villette sur plus de 1 000 mètres carrés et constitué de dix mille carreaux de céramique, est en soi une magistrale concentration de l’univers «hybérien». Sans pour autant œuvrer dans un militantisme formel, son art est poétiquement engagé, au sens de l’engagement citoyen. Ses collaborations avec des charpentiers, des entreprises, des scientifiques ou des projets humanitaires enrichissent son vocabulaire artistique. «Je fais régulièrement des conférences en communication pour de grands groupes… Ce qui m’a permis de créer mon mètre cube de rouge à lèvres (1m3 de Beauté, exposé au Palais de Tokyo en 2012, ndlr) en partenariat avec la société Yves Saint Laurent, après une conférence avec une quarantaine de dirigeants en marketing du groupe L’Oréal. Au lieu de me faire payer, j’ai demandé à être livré en rouge à lèvres. »

 

POF no 100 (Escalier sans fin), 2012. Courtesy de l’artiste et galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
POF no 100 (Escalier sans fin), 2012.
Courtesy de l’artiste et galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Poésie et hybérisation 
Loin de creuser inlassablement le même sillon, le «tout-Hyber» hyber productif, hyber actif, hyber expos (clin d’œil à l’«Hybermarché» de 1995 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris fonctionne plein pot. Son art est arborescent, tel un rhizome dont les ramifications se développent là où on ne les attend pas. D’où cette impression d’un travail déstructuré partant dans tous les sens, d’une simple illusion. « Je reviens souvent sur ce que j’ai fait durant l’année, de façon à mieux visualiser ma pensée et créer mes «peintures homéopathiques» : patchwork de dessins, de résines, d’objets, de collages, de photos que j’assemble sur une toile. Les premières remontent à 1986. La plus petite fait un 1,30 mètre de long et la plus grande, 100 mètres carrés. » Autre repère incontournable de son travail : les «POF», prototypes d’objets en fonctionnement, qu’il traduit comme une manière de repenser l’objet au quotidien. «Il s’agit de déplacer la fonction originelle de quantité d’objets familiers, ce qui n’a rien à voir avec un ready-made. Je propose une autre version en leur donnant de nouvelles formes et en générant de nouveaux comportements. J’en ai réalisé à peu près cent quatre-vingts à ce jour.» Le public a pu tester le ballon carré, la voiture à double tranchant, l’escalier à bascule… Fabrice Hyber s’est toujours intéressé aux interférences, aux rapports d’échelle et, surtout, aux rythmes biologiques. Son atelier ressemble à un vaste jardin d’où germe une incontestable moisson fraîche et rassurante, que notre cerveau habille de vert sa couleur dominante, que l’on retrouve très souvent dans chacune de ses œuvres ; un espace luxuriant d’où s’échappent des hybridations de matières, de végétations, de textes, de formules scientifiques, de couleurs enfantines, un voyage dans lequel la nature devient également un hymne à l’amour de la géographie et de la topographie. Tous les travaux de Fabrice Hyber sont les produits d’une écologie constante, souvent teintée d’un humour décalé. D’un côté, nous avons par exemple L’Homme de Bessines (1991), petit homme vert, sorte de superhéros écolo dont les orifices corporels déversent des filets d’eau, et de l’autre MIT man (2007), une sculpture arcimboldesque composée de légumes et de fruits, basée sur les études du professeur Roger Langer du MIT (Massachusetts Institute of Technology) portant sur la nourriture nécessaire aux cellules souches du corps humain. Fabrice Hyber a une façon «cellulaire» de multiplier les projets. Il valorise le rôle de l’artiste en tant qu’entrepreneur, médiateur et réalisateur au point d’expérimenter, par le biais d’un réseau de formations dans plusieurs villes de France, un nouveau dialogue entre l’art et l’entreprise. C’est en réalité la base même de sa démarche artistique, un mélange de fusions interdisciplinaires et de mécanismes d’influence.

 

Homme de Bessines, 2014, bronze peint en vert, 87 x 30 x 30 cm, fondation Maeght. DR
Homme de Bessines, 2014, bronze peint en vert, 87 x 30 x 30 cm, fondation Maeght.
DR

Une plate-forme «hyberDUBUFFET» interactive
On peut s’interroger sur les similitudes entre Fabrice Hyber et Jean Dubuffet (1901-1985) au point que Nathalie Obadia leur consacre aujourd’hui une exposition dans ses deux galeries parisiennes. Une confrontation pour le moins surprenante au premier abord, mais vite évidente au regard de leurs démarches respectives. «Il y a quatre ans, lorsque Sophie Webel, directrice de la fondation Dubuffet, et Françoise Guichon, conservateur au Centre Pompidou, m’ont proposé ce projet, je ne voyais pas trop les connections entre mon travail et celui de Dubuffet. Mais je me suis vite aperçu que nous avions beaucoup de liens en commun. Par exemple, le côté proliférant et hybride, ou cette volonté de tout entreprendre aussi bien en tant qu’artiste, communicant, réalisateur ; d’être aussi en dehors des beaux-arts et du système, l’importance des mots… Dans la démarche de Dubuffet, la part d’imagerie en tant que détails est également importante. Nous avons donc réuni cent de ses œuvres et cent des miennes, tout en dissociant le travail en atelier dans l’une des galeries et la façon de scénariser nos histoires dans l’autre. » Le rapprochement entre ces deux créateurs n’a rien de formel en soi. Il s’établit avant tout par cette manière de «penser l’art», d’être un artiste et de se libérer des contraintes normatives. «Rien ne peut exister hors de ce qu’il te plaît de penser», disait trente ans plus tôt Jean Dubuffet.

 

Peinture homéopathique no 27 (Je s’aime), 2008, aquarelle, fusain, résine époxy, peinture à l’huile, papier collé, photographie, colle de peau de lapi
Peinture homéopathique no 27 (Je s’aime), 2008, aquarelle, fusain, résine époxy, peinture à l’huile, papier collé, photographie, colle de peau de lapin et paille de riz sur toile.
Courtesy de l’artiste et galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
FABRIC HYBER
EN 6 DATES

1961
Naissance à Luçon (Vendée) le 12 juillet
1986
«Mutation», sa première
exposition personnelle à Nantes
1991
Réalise Traduction,
le plus gros savon du monde (22 tonnes)
1997
Lion d’or à la Biennale de Venise,
après avoir transformé le pavillon français
en studio d’enregistrement
2001
Premier «C’hyber rallye», à Tokyo
2012
«Matières premières», au Palais de Tokyo
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