Les fils du Soleil en compagnie du conquistador Pizarro

Le 27 mai 2021, par Anne Doridou-Heim

Ces douze toiles, en associant les empereurs incas à Pizarro, offrent un rarissime témoignage de syncrétisme historique, cela juste avant l’indépendance du Pérou.

École d’Amérique du Sud (Bolivie-Pérou), début du XIXe siècle. Portraits des empereurs incas et de Francisco Pizarro, douze toiles, 25 18 cm chacune.
Estimation : 200 000/300 000 €

La fin de l’Empire inca, vieux de plusieurs siècles et abritant plus de huit millions d’individus, effondré en quelques mois devant une petite armée d’à peine 200 hommes, a été mille fois racontée. L’hypothèse selon laquelle les Incas voyaient les Blancs comme des incarnations divines a souvent été avancée pour expliquer leur absence de résistance et chacun sait le sort réservé par Francisco Pizarro (vers 1475-1541) au dernier souverain, Atahualpa. En revanche, qui est capable de donner un autre nom d’empereur ? Et pourtant, ils sont treize à avoir gravé leur empreinte dans le sol pierreux des Andes, treize à avoir gravi petit à petit les sommets pour faire de leur territoire le plus vaste de toute l’Amérique du Sud, treize à avoir œuvré pour que cette civilisation précolombienne soit l’une des plus fascinantes du monde connu. La dispersion de douze toiles du début du XIXe siècle offre l’occasion d’évoquer leur parcours.
«L’empire des quatre Quartiers»
Au moment de son apogée, à la fin du XVe siècle, «l’empire des Quatres Quartiers» couvrait une superficie de 950 000 km2, soit le plus grand territoire inca jamais connu. Chez les Incas comme pour les autres civilisations amérindiennes, la réalité se mélange à la légende, la fascination à l’effroi. Cela commence avec le premier roi de Cuzco, Manco Cápac. Les Indiens accréditaient l’idée qu’il avait été envoyé par son père, le Soleil, pour civiliser les hommes. A-t-il seulement existé ? Les historiens divergent sur cette question et ceux qui y répondent positivement ne s’accordent pas sur ses dates de règne : de 945 à 1006 selon l’Espagnol Miguel Cabello de Balboa, auteur de la Miscelánea antártica – achevée à Lima en 1586 –, entre 1150 et 1178 pour d’autres, de 1226 à 1256 pour les avis les plus récents. Rien n’est simple, tout se complique… Et Tintin parti à la recherche du professeur Tournesol ne nous éclaire guère sur ce point. Manco Capac aurait eu une sœur, qui aurait été également son épouse, Mama Ocllo – leur image est parmi cette série de douze – et tous deux seraient les parents du deuxième souverain, Sinchi Roca, lui aussi figuré ici. Par chance, si ces premières traces se perdent, celles des successeurs sont plus avérées, d’autant que les différents ensembles de peintures existant au sein de collections publiques internationales, à Lima bien sûr, mais aussi à Denver, à Los Angeles au Getty Museum, à Berlin et à Paris – le quai Branly en possède une série de six – leur donnent un visage. Tous ont apporté leur pierre à ce grand édifice qu’est la civilisation inca, pour aboutir sous le règne de Huayna Capac, le douzième roi, à une expansion encore jamais connue, notamment par son alliance avec la reine de Quito. C’est lui qui fait bâtir plusieurs sites d’observation astronomique à travers les Andes. Son décès conduit à une crise dynastique entre deux de ses fils, Atahualpa et Huascar. Une rivalité fratricide provoque une guerre civile alors que, pratiquement au même moment, Francisco Pizarro et ses conquistadors débarquent sur le sol péruvien. La confrontation de deux mondes radicalement opposés tourne rapidement à l’avantage de l’Espagnol et l’une des plus brillantes civilisations va définitivement et cruellement disparaître, emportant avec elle beaucoup de ses secrets.
Naissance d’un art
La peinture n’était pas développée dans la culture précolombienne. Ce sont les Espagnols qui vont la généraliser, y voyant un moyen efficace d’évangélisation. Régulièrement apparaissent ainsi en vente des images religieuses – madones, anges, saints… – exécutées par l’école de Cuzco, créée dès le milieu du XVIe siècle sous l’impulsion du clergé. Cela fut facilité par la réelle maîtrise des peuples autochtones des pigments naturels – notamment du fameux rouge orangé qui va grandement intéresser les artistes flamands – et leur aptitude pour les scènes de la nature. Peu à peu, des œuvres profanes, principalement des portraits de nobles européens, vont apparaître. Les Péruviens ne vont pas tout de suite s’approprier cet art et il faudra pour cela attendre la renaissance d’un sentiment national à la fin du XVIIe siècle. À Lima, centre du pouvoir politique, une élite indigène cherche à renouer avec ses racines et, dans ce cadre, les portraits des rois incas vont prendre une importance toute particulière.
Avec ou sans les Espagnols ?
Les rivalités sont nombreuses entre les dominateurs et les dominés ; en commandant des représentations de leurs souverains, ces derniers vont chercher à affirmer le prestige de leur passé. Ils sont fixés en pied ou en buste, depuis Manco Capac jusqu’à Atahualpa, toujours selon les mêmes canons et dans un style empreint d’une certaine naïveté. En fins politiques, ils les accompagnent des portraits des rois espagnols, glissant ainsi l’idée que les seconds sont les successeurs des premiers. La précision picturale n’est pas le propos, il est question ici de symbole. Un autre type va également apparaître : une composition regroupant les bustes des Incas et ceux des souverains ibériques depuis Charles Quint, sur plusieurs plans étagés et par ordre chronologique. C’est un ecclésiastique créole de Lima, Alonso de la Cueva Ponce de León, qui en est à l’origine, après avoir conçu une gravure sur ce schéma, dans les années 1725-1728. À la chute du régime colonial, en 1821, les peintres modifient radicalement le programme iconographique, éliminant les monarques espagnols et les symboles religieux. La particularité de cette série de douze toiles du début du XIXe siècle – dont sont absents les souverains incas VII, VIII et IX – est la présence de Francisco Pizarro aux côtés des empereurs. En septembre 2020, à Bordeaux chez Briscadieu (voir page 132 de la Gazette n° 33 du 25 septembre 2020), une série de onze toiles montrant les empereurs en pied (55,1 41 cm chacune) obtenait le résultat impressionnant de 1 291 500 €. Espérons qu’une nouvelle fois le dieu du Soleil darde ses rayons sur ses fils…

La conquête du Pérou
en 5 dates
1532
Rencontre de l’Inca Atahualpa et de Pizarro à Cajamarca, et fondation de la ville de San Miguel  de Piura, première ville espagnole du Pérou Août
1533
Exécution d’Atahualpa Novembre
1533
Prise de Cuzco, la inca
1541
Assassinat de Pizarro à Lima
1542
Création de la vice-royauté de Nouvelle-Castille et désignation de Lima comme capitale
lundi 07 juin 2021 - 14:00 - Live
Salle 10 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Pierre Bergé & Associés
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