facebook
Gazette Drouot logo print

Les facettes d’Henri Vever, joaillier art nouveau

Le 13 juillet 2021, par Laurence Mouillefarine

Vever se réveille. L’enseigne, évocatrice des splendeurs de l’Art nouveau, revient rue de la Paix à Paris. Pour fêter l’événement, saluons la personnalité la plus brillante de cette lignée de joailliers : Henri Vever, artiste, historien et collectionneur fervent.

Les facettes d’Henri Vever, joaillier art nouveau
Eugène Grasset (1845-1917) pour Vever, vers 1900, Apparitions, broche en or repoussé et émail cloisonné translucide et opaque, ivoire, ponctuée de cabochons de citrine et de roses couronnées, 5 cm. Jeudi 18 juin 2020. Drouot-Richelieu. Maigret (Thierry de) OVV. Cabinet Vendome expertise.
Adjugé : 96 600 €

Lalique d’une part, Vever de l’autre, ces deux noms pourraient nous suffire pour représenter tout l’effort proclamé par l’Exposition universelle dans l’art du bijou», écrivait Léonce Bénédite dans Art et décoration en 1900. Chacun, du reste, y remporta un grand prix. Si René Lalique est célébrissime, qui sait encore, hormis les spécialistes, à quel point Vever rayonnait ? Il faut le rappeler aujour-d’hui, alors que l’enseigne renaît et que la septième génération de cette famille de joailliers lance une nouvelle collection.

Maison Vever, 1900. Broche pendentif «Papillon», or jaune, diamants de taille ancienne, fond émaillé plique à jour bleu de deux tons, part
Maison Vever, 1900. Broche pendentif «Papillon», or jaune, diamants de taille ancienne, fond émaillé plique à jour bleu de deux tons, partie inférieure articulée. Lundi 27 juin 2016. Hôtel des ventes de Lyon-Brotteaux. Aguttes OVV, Mme Dupré la Tour.
Adjugé : 51 625 €

Un artiste joaillier
Il y a deux cents ans exactement, en 1821, que Pierre-Paul Vever ouvrit une bijouterie à Metz. Un demi-siècle plus tard, la Lorraine étant annexée par l’Allemagne, son fils, Ernest, émigre à Paris, où il rachète l’entreprise de Baugrand, fournisseur de Napoléon III. Voici le Messin établi sur l’artère la plus prestigieuse de la capitale, au 19, rue de la Paix, et pour longtemps. Bientôt, Ernest cède l’affaire à ses deux fils. Paul, sorti de l’École polytechnique, est un gestionnaire ; Henri, un artiste. Duo complémentaire. Ils vont hisser Vever au firmament. En 1900, défenseurs d’un art nouveau, ils font sensation en dévoilant une vingtaine de pendentifs, broches, boucles de ceinture imaginés par Eugène Grasset, illustrateur et décorateur. Des « bijoux de peintre » empreints de symbolisme, qui allient l’or, l’émail, l’ivoire, les pierres dures… À cette même manifestation, sur le stand de Vever, le public se pâme devant les pièces de joaillerie qui chantent la flore et la faune, tel un ornement de corsage « Libellules » serti de diamants et rubis ou le diadème « Monnaie-du-pape » en opale et diamants. Splendeurs disparues ! Oubliées ! «À l’inverse de Lalique, Vever est un joaillier, dont le talent consiste à mettre en valeur des pierres précieuses», souligne Evelyne Possémé, conservatrice en chef des bijoux anciens et modernes au musée des Arts décoratifs et autrice d’un mémoire de maîtrise sur le créateur. «Lorsque l’art nouveau a cessé de plaire, les gemmes méritant d’être récupérées, les parures ont été démontées.» Heureusement, notre cher Henri, à la fois doué et généreux, aspire à la postérité. En 1924, ses neveux lui ayant succédé, il fait don au musée des Arts décoratifs de trois cent cinquante bijoux, datant de la Révolution aux années 1900, dont une soixantaine de pièces de Vever. Des modèles conçus par Petiteau, Duplessis, Morel & Cie, Froment-Meurice, les Falize, Frédéric Boucheron… Un ensemble encyclopédique qui contribua à illustrer son ouvrage, La Bijouterie française au XIX
e siècle, somme majeure en trois tomes. Henri Vever, chroniqueur, écrit également dans des revues de bijouterie, où, malicieux, il signe d’un pseudonyme féminin : Maud Ernstyl, anagramme de «modern style». L’anonymat lui permet de juger ses confrères et d’aborder ses propres fabrications… Le bijou, cependant, ne représente pas son seul centre d’intérêt. Loin s’en faut.
 

Henri et Jeanne Vever, amoureux de la petite reine.Photo DR, collection famille Vever
Henri et Jeanne Vever, amoureux de la petite reine.
Photo DR, collection famille Vever
Rue de la Paix en 1919 ; Vever s'y établit d'abord au n° 19, puis emménage au n° 14.Photo DR, collection famille Vever
Rue de la Paix en 1919 ; Vever s'y établit d'abord au n° 19, puis emménage au n° 14.
Photo DR, collection famille Vever


Un collectionneur légendaire
Notre homme prise aussi les monnaies grecques, les livres illustrés anciens et modernes, les reliures. Sa curiosité se tourne vers le reste du monde. À l’occasion d’une exposition française à Moscou, en 1891, ce conquérant entreprend un périple de trois mois qui le mène à travers le Caucase, puis à Bakou, Boukhara, Samarcande. Il se prend d’amour pour les livres d’art islamique, les miniatures persanes et mogholes. L’ensemble légendaire qu’il a constitué, de quelque cinq cents albums et manuscrits, appartient désormais à la Freer Gallery of Art de Washington. Chez nous, les conservateurs de musées les plus lucides se demandent encore quand et comment ces œuvres ont traversé l’Atlantique, ni vu ni connu, après le décès de leur propriétaire, en 1942. Le bijoutier a également investi dans les tableaux, des paysages de l’école de Barbizon et des toiles impressionnistes. Ouvert à la nouveauté, il s’intéresse aux artistes contemporains. Henri Vever, lui-même, peint. Il a été formé dans l’atelier de Jean-Léon Gérôme, le fameux. À la moindre occasion, il chevauche son vélocipède et parcourt l’Eure, où sa belle-famille possède une propriété, pour poser son chevalet en plein air. Madame Vever, cependant, lui reproche avec aigreur sa collection de peintures. Pour la paix du ménage, Henri la disperse aux enchères, les 1
er et 2 février 1897, galerie Georges Petit. Un événement mondain. Il en est fier. En bon bibliophile, il veut un catalogue luxueux ; certains exemplaires sont imprimés sur grand papier. Adieu Corot, Millet, Boudin, Monet, Pissarro, Sisley… pour un total de près d’un million de francs, soit presque 4 M€. Notre esthète, entretemps, a trouvé un autre sujet de passion : le Japon, ses estampes, ses livres illustrés, ses peintures. Sans doute les a-t-il découverts à l’Exposition universelle de 1878. Certes, il n’est pas le premier à ouvrir grand les yeux ; dès que le pays a repris commerce avec l’Occident, après trois siècles d’isolement, des écrivains, tel Edmond de Goncourt, des artistes, dont Monet, et des critiques d’art, comme Philippe Burty, ont été fascinés par l’ukiyo-e, les «images du monde flottan». Si Henri Vever appartient à la deuxième génération des japonisants, il s’avère l’un des plus acharnés ! La poésie avec laquelle les Nippons étudient la nature l’émerveille et stimule, évidemment, ses propres créations. Heureux hasard, le marchand d’origine allemande Siegfried Bing, dont le Japon est la spécialité, possède une boutique dans l’immeuble des Vever, au 19, rue de la Paix. Les deux commerçants nouent des liens fidèles.
 

Les trois tomes de cet ouvrage majeur, publié par H. Floury, sont parus entre 1906 et 1908.DR
Les trois tomes de cet ouvrage majeur, publié par H. Floury, sont parus entre 1906 et 1908.
DR

La recherche du plaisir
Le joaillier est l’un des rares à être admis dans les sous-sols de Bing pour assister, en état de grâce, au déballage des précieux paquets arrivant de l’empire du Soleil-Levant. Tous n’ont pas ce privilège. «Nous attendions en haut, trépignant d’impatience», rapporte le journaliste Raymond Koechlin, dans ses Souvenirs d’un vieil amateur d’art d’Extrême-Orient. Chaque mois, Bing organise des dîners au restaurant pour réunir les Amis de l’art japonais. Vever y retrouve, entre autres, Charles Gillot et Michel Manzi, des imprimeurs, Louis Gonse, directeur de La Gazette des beaux-arts, ou Émile Guimet. On parle d’estampes, même la bouche pleine, et d’estampes seulement. Et chacun d’apporter ses trouvailles pour les soumettre à l’admiration, voire la jalousie, de ses collègues. Le bijoutier se fournit par ailleurs auprès de Hayashi Tadamasa, un marchand installé rue de la Victoire, à Paris, qui fait venir moult œuvres d’art et d’artisanat de son archipel natal et chez qui Vever dispose d’un compte. Rien que pour abriter ses trésors, celui-ci loue un atelier. Il aurait possédé huit mille estampes couvrant la période d’Edo du XVIIe au XIXe siècle ! Vrai ? Comment savoir ? En 1920, Henri cède une partie de ses feuilles à un homme d’affaires japonais, Matsukata Kôjirô. On croit l’aventure terminée. Que nenni. Il a conservé les morceaux de choix et repart de plus belle. D’autant que ses amis et concurrents, Gonse ou Manzi, disparaissant, leurs collections surviennent aux enchères. Nouvelles et irrésistibles tentations. Cet homme insatiable ne s’en tient pas aux œuvres sur papier ; il traque également les netsuke, les laques, les céramiques, les tsuba ou gardes de sabre, les paravents… Que d’ardeur ! L’autrice de sa biographie, l’Américaine Willa Z. Silverman, va jusqu’à se demander si la recherche du plaisir qu’il trouve dans la chasse à l’objet ne serait pas liée à une libido refoulée. Ainsi qu’il le confie à son journal, le bijoutier est «tourmenté par la chair». Son épouse, glacée, se refuse au devoir conjugal. Aussi, légitimement échauffé, il court les antiquaires pour «calmer ses nerfs». Une pratique qui «lui coûte évidemment plus cher qu’une hétaïre de première classe, reconnaît-il, mais au moins il reste pur». À défaut d’érotisme, madame Vever aura servi l’histoire de l’art. 
à lire
Willa Z. Silverman, Henri Vever champion de l’art nouveau, Armand Colin, 2018.
Évelyne Possémé, Henri Vever, collectionneur d’art japonais, catalogue de l’exposition Japon Japonisme, musée des Arts décoratifs, 2018.


à cliquer
www.vever.com

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne