Les dernières et superbes années aixoises

Le 24 novembre 2017, par Anne Foster

Paul Cézanne, viscéralement attaché à sa ville natale, n’a cessé d’en peindre les environs, dont l’emblématique montagne Sainte-Victoire. Les faubourgs d’Aix-en-Provence, encore couverts de forêts, seront autant de sujets d’œuvres.

Paul Cézanne (1839-1906), Intérieur de forêt, 1904-1906, aquarelle et mine de plomb, 45,5 x 60 cm.
Estimation : 500 000 €

Le long d’une sente, des arbres aux troncs frêles sont alignés, dressés sur des remblais aux tons chauds de roux. Entre les fûts, un large pinceau a déposé des petites plages de bleus et de verts qui, aux extrémités de la feuille, se font plus denses. Le premier plan lumineux magnifie cet Intérieur de forêt. Paul Cézanne (1839-1906) ressent la nature comme nul autre de ses confrères impressionnistes. Il en comprend l’essence intrinsèque, la qualité de l’air, les jeux de lumière. Peu d’ombres pour lui, juste le nécessaire pour susciter l’impression de profondeur et la diversité des plans. Comme le soulignait William Rubin dans son introduction du catalogue de l’exposition au MoMA «Cézanne. The Late Work», en 1977, «le résultat est moins une image vériste de la nature qu’une “harmonie parallèle à la nature”, pour reprendre les termes mêmes de Cézanne. Il semble que certains de ces caractères lui aient été suggérés par ses propres aquarelles, où s’exprime un art profondément révolutionnaire.» À l’été 1899, l’artiste s’installe en Provence, se fait construire en 1901-1902 un atelier sur la colline des Lauves et n’effectue que de courts séjours à Paris et en Ile-de-France, pendant la saison estivale pour échapper à la canicule aixoise. Il part chaque jour explorer les carrières de Bibémus, le Château noir, les rives de l’Arc ou la colline de Bellevue pour répertorier toutes les nuances de la lumière, des saisons et cette impalpable atmosphère qu’il a su si bien transposer, notamment dans ses aquarelles, où il joue des transparences et du blanc du papier. Le peintre rythme la surface par des touches directionnelles et fractionnées, plus géométriques que celles de Monet et plus larges que les points de Seurat. Le feuillage vibre, ainsi que le ciel entre les arbres, de cette intensité émotionnelle qu’il ressent. «Donner l’image de ce que nous voyons en oubliant tout ce qui a paru avant nous», écrit-il le 23 octobre 1905 à Émile Bernard. «Une modulation tectonique de la couleur et une absence du “fini” traditionnel, qui allaient devenir autant d’éléments clés dans l’art futur du XXe siècle», comme l’a si bien noté William Rubin. Cette aquarelle conservée par Hortense, l’épouse de l’artiste, fut acquise par Mme Pierre Reinach-Goujon et transmise par descendance à l’actuelle propriétaire. Pour les artistes d’avant-garde, Cézanne est le maître par excellence, notamment pour Kandinsky, qui note : «Il élève la nature morte à un niveau tel que les objets extérieurement “morts” deviennent intérieurement vivants». On pourrait ajouter qu’il fait palpiter le cœur de la nature et du spectateur.

mercredi 20 décembre 2017 - 02:30
Salle 5 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Touati - Duffaud
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