Les cités miniatures du royaume de France

Le 21 mai 2019, par Sophie Reyssat

De 1668 à 1870, plus de deux cents plans-reliefs de sites fortifiés ont été réalisés à des fins stratégiques. La moitié en subsiste aujourd’hui, dont quatorze bénéficient d’une nouvelle mise en scène au palais des beaux-arts de Lille.

Détail du plan-relief d’Audenarde, 1746, onze tables, 548 416 cm.
© Palais des beaux-arts de Lille. Photo J. M. Dautel

Ils sont faits de bois, de carton imprimé ou peint, de fil de métal, de poudre de soie ou de sable fin. Ils sont constitués de tables emboîtées les unes dans les autres de manière à ce que les artisans puissent atteindre leur centre sans être gênés dans leur travail. Les plans-reliefs ressemblent à des puzzles de plusieurs mètres de côté. Pourtant, loin d’être un jeu, ils ont été conçus, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, pour permettre au roi de France de mieux penser sa stratégie militaire sur le terrain. Les Italiens furent les premiers à fabriquer des plans sommaires en trois dimensions pour faciliter la compréhension de leur territoire, avant que ceux-ci ne deviennent l’outil commun à tous les ingénieurs militaires européens. Louvois, ministre de la Guerre de Louis XIV, mesure, grâce à Vauban ingénieur militaire et responsable des fortifications du royaume , tout l’intérêt de posséder une vaste collection de plans-reliefs des sites fortifiés de France, constamment enrichie jusqu’à Napoléon III. Le principe est toujours le même : représenter la ville au cœur de son paysage, à une échelle de 1/600. Les maquettes ainsi réalisées donnent une vision complète des lieux et permettent de juger rapidement des forces et faiblesses de leurs fortifications. Au gré des progrès de l’artillerie, elles sont modifiées en proportion de la distance de tir des projectiles, tout en témoignant de l’évolution du territoire et des frontières.
Objets d’étude et de prestige
Atout incomparable pour la planification militaire, cette représentation de la Terre vue du ciel cent vingt ans avant les premières observations aériennes a été exploitée à des fins politiques. Elle place en effet le spectateur en position de domination sur les villes, au sens propre comme au figuré. L’effet est saisissant, et l’on imagine sans peine son impact sur les diplomates étrangers auxquels le roi présentait sa collection en la matière, installée très vite au Louvre… Fabriquées le plus souvent sur place jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, au cœur même de la cité choisie, les maquettes étaient ensuite acheminées à Versailles, puis, après avoir été longuement étudiées par celui-ci, entreposées au Louvre, dans la galerie du Bord-de-l’Eau à partir de 1700. Les plans-reliefs entamèrent alors une seconde vie en tant qu’emblème de prestige et de pouvoir. Le soin apporté à leur exécution en était doublement justifié. Sous Louis XV, une attention particulière fut donnée à leur entretien et à leur restauration. En 1777, l’ensemble déménage pour les combles de l’hôtel des Invalides, où une partie se trouve toujours. Sur les deux cent soixante ouvrages représentant cent cinquante sites fortifiés produits de 1668 à 1870, une centaine a en effet été conservée. Ceux des villes frontalières du Nord ont fait l’objet d’un dépôt par l’État à la municipalité lilloise, dans les années 1980, au terme d’une joute politique passionnée surnommée «la bataille des plans-reliefs». En point de mire, la maquette de Lille réalisée entre 1740 et 1743, l’une des plus grandes de la collection royale avec des dimensions originelles de soixante mètres carrés avait été saisie, avec dix-huit autres, par l’État-Major prussien en 1815 et emportée à l’arsenal de Berlin comme trophée de guerre, accroché verticalement. En 1948, elle fut la seule à être sauvée, bien que passablement détériorée. Le département des plans-reliefs du palais des beaux-arts de Lille permet d’admirer quatorze maquettes de villes fortifiées six françaises, sept belges et une néerlandaise ayant bénéficié, pendant dix mois, des soins de quinze restauratrices. L’occasion d’en mesurer toutes les subtilités, notamment paysagères : un flocage de soie collé sur un enduit sableux simule les prairies, tandis qu’un outil à roulette a creusé les sillons des champs. Il est même possible de reconnaître les arbres fruitiers à leur plumet rouge, parmi les autres essences figurées. Une diversité similaire de matériaux et de techniques s’affiche dans la représentation urbaine, où l’on distingue des toits de tuile, d’ardoise et de chaume, dont la paille a retrouvé toute sa brillance. La finesse de ces détails, anecdotiques au regard de la stratégie militaire, illustre indubitablement le perfectionnisme des concepteurs. Grâce à un dispositif numérique, la minutie est mise en exergue pour le plan de Lille. Il est ainsi possible de se faufiler dans ses rues aux pavages tantôt ronds, tantôt rectangulaires, de détailler l’architecture des maisons de bois, de découvrir les statues… hautes de cinq millimètres, de flâner le long des anciens canaux aujourd’hui disparus, grâce à un zoom et à une visualisation en 3D sur écran tactile. Le raffinement est tout aussi perceptible dans la conception des maquettes. Elles sont composées de plusieurs tables assemblées dont les bords se fondent dans le paysage en suivant ses lignes naturelles, à l’image du cours sinueux d’une rivière. Il est ainsi quasiment impossible de distinguer la jonction des différents éléments. La présentation en partie démontée du plan de Calais, le plus ancien de la collection lilloise il date de 1691 , permet de mieux prendre conscience de l’envers du décor. De même, il faut apprécier les couleurs retrouvées de la mer : devenue noire avec le temps, elle était traditionnellement peinte en vert dans le Nord et en bleu en Méditerranée. Selon qu’on les observe à la loupe ou d’un œil souverain, les plans-reliefs recèlent de petits récits, comme ils dévoilent la grande histoire.

 

à voir
Département des plans-reliefs, palais des beaux-arts, place de la République, Lille, tél. : 03 20 06 78 00,
www.pba-lille.fr 
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne