Léopold et Rudolf Blaschka, maîtres verriers, père et fils

Le 17 mars 2017, par Annick Colonna-Césari

Leurs sculptures marines et leurs fleurs de verre avaient, au XIXe siècle, suscité l’engouement de la communauté scientifique internationale. On les considère aujourd’hui comme des œuvres d’art.

Physophora, l’une des créatures marines de la collection de l’Aquarium-Muséum de l’université de Liège,
Aquarium-Muséum, université de Liège.

© Photo Jacques Ninane

D’un côté, une herbe folle, tout juste arrachée à la terre, de l’autre, une fleur champêtre, fraîchement cueillie elle aussi. Il s’agit en fait de sculptures de verre, si minutieusement façonnées qu’elles donnent l’illusion de la réalité. Leurs auteurs, Léopold et Rudolf Blaschka, père et fils, ont acquis leur réputation dans la fièvre naturaliste du XIXe siècle. Et c’est un spectacle rare que d’admirer leurs créations, présentées actuellement au Grand Palais, à Paris. Prêtées par le Harvard Museum of Natural History de Cambridge, elles ne voyagent guère, en raison de leur fragilité. Détenteurs d’un savoir-faire unique, ces artisans allemands ont surtout émerveillé leurs contemporains, par leurs répliques d’animaux marins, méduses et autres anémones, qu’ils expédiaient à travers le monde. Aujourd’hui, quelques institutions en exposent, à Genève, Liège, Londres, Glasgow, Edimbourg, Berlin ou New York. En France, seul le Musée zoologique de Strasbourg possède une collection. Les Blaschka ont longtemps été oubliés. Mais depuis peu, on les redécouvre, avec d’autant plus de curiosité qu’ils ont disparu en emportant quelques-uns de leurs secrets de fabrication. Les Blaschka descendent d’une dynastie de maîtres verriers originaires de Bohême. Léopold (1822-1895) a appris le travail du verre et de l’émail dans l’entreprise familiale, deux techniques qu’il transmettra à son fils Rudolf (1857-1939). Dans son atelier, il fabrique bibelots et prothèses oculaires, et pour son plaisir, des modèles de fleurs. Mais déjà, son talent est reconnu. Dans les années 1860, le prince Camille de Rohan, son voisin, lui commande une centaine d’orchidées.
 

Cette Gleba Cordata, collection du Musée zoologique de Strasbourg.
Cette Gleba Cordata, collection du Musée zoologique de Strasbourg. © Photo musées de Strasbourg. M. Bertola

Faune marine
C’est au cours d’un voyage en Amérique qu’il commence, semble-t-il, à s’intéresser à la faune marine. Profitant d’une escale aux Açores, il observe méduses et anémones. Bientôt, il se lancera dans la reproduction en 3D d’animaux invertébrés, prenant comme base les illustrations scientifiques. Lorsqu’en 1876, Rudolf rejoint son père, la notoriété de la maison Blaschka est déjà bien établie. Ensemble, ils vont rencontrer Ernst Haeckel, zoologiste éminent, qui les mènera sur la voie d’un réalisme encore plus rigoureux. Comment le nom s’est-il répandu dans la communauté scientifique internationale ? «Léopold a recruté trois vendeurs dans les années 1870, en République tchèque, en Angleterre et en Amérique», explique Emmanuel Reynaud. Biologiste à l’University College de Dublin, ce dernier poursuit depuis six ans une vaste investigation, répertoriant les collections, dépouillant archives et carnets de livraison. Durant la décennie 1880, les commandes ont donc afflué, par le biais des catalogues que publient les maîtres verriers. Musées, écoles et universités passent commande. C’est ainsi que des milliers de répliques d’invertébrés marins seront envoyés, «pas loin de 20 000», selon Emmanuel Reynaud. Le processus ne varie guère. À Liège, «c’est le fondateur de l’Institut zoologique, Edouard Van Beneden, qui, en 1886 commande 77 spécimens, pour illustrer les cours qu’il donnait à l’université», raconte Sonia Wanson, directrice adjointe de l’Aquarium-Muséum.
Réputation internationale
En février 1890, «Alexander Goette, directeur du Musée zoologique de Strasbourg, en a réceptionné 58», ajoute Marie-Dominique Wandhammer, actuelle conservatrice de l’institution. Et la réputation des Blaschka s’étend jusqu’à l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, et même le Japon. Pourtant, la production va un temps s’effondrer. «Entre 1883 et 1890, elle chute de 94 pièces par mois à 5, sans doute à cause d’une maladie de Léopold», avance Emmanuel Reynaud. La visite que l’Américain George Lincoln Goodale, directeur du Museum of Natural History de Harvard, effectue à Dresde en 1886, se révélera cruciale. Il persuade le père et le fils de produire des modèles de plantes. Grâce au soutien de mécènes, des commandes seront lancées. En 1890, est même signé un contrat d’exclusivité. Dorénavant, seront uniquement fabriquées sculptures florales et végétales. De cette collaboration qui durera un demi-siècle, naîtront 4 300 modèles botaniques, représentant 790 espèces, de la main de Rudolf pour la plupart.

 

Renilla, à découvrir à Liège. Aquarium-Muséum, université de Liège.
Renilla, à découvrir à Liège. Aquarium-Muséum, université de Liège. © Photo Jacques Ninane

Des outils didactiques troublants de vérité
Pour comprendre le succès des Blaschka, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Au XIXe siècle, les méthodes de conservation, rudimentaires, ne satisfont guère. Les plantes, regroupées dans des herbiers, perdent leurs couleurs, tout comme les invertébrés marins, qui, plongés dans l’alcool, s’avachissent au fond des bocaux. Les modèles virtuoses des Blaschka restituent la vie. Mêlant verre soufflé et verre filé, ces génies de l’illusion parviennent à rendre les moindres détails, à révéler la transparence des organismes. Nul n’avait jamais vu de reproductions aussi troublantes de vérité. Et chaque objet est unique. «Ils chauffaient le verre au chalumeau, pour façonner branches, gouttes ou tentacules, décrit Sonia Wanson. Puis ils assemblaient les différentes parties, par fusion ou par collage à froid. Pour reconstituer les formes, ils pliaient un fil métallique qu’ils enrobaient de verre.» Quelques minces couches de peinture apportaient la touche finale. Leurs répliques gagneront en véracité lorsqu’ils commencent à pratiquer l’observation directe. Au cours de la décennie 1870, des aquariums sont installés dans l’atelier de Dresde. Lorsqu’ils travailleront pour le Museum of Natural History d’Harvard, les Blaschka procéderont de la même façon. «Ils étudient les collections du jardin botanique de Dresde et vont jusqu’à cultiver leurs propres plantes, grâce aux graines envoyées depuis les États-Unis», explique Marc Jeanson, co-commissaire de l’exposition du Grand Palais.

 

Un modèle de verre, exposé au Grand Palais, Rudbeckia hirta Linn, 1900. Cambridge (Massachusetts). Harvard Museum of Natural History, The Ware Collect
Un modèle de verre, exposé au Grand Palais, Rudbeckia hirta Linn, 1900. Cambridge (Massachusetts). Harvard Museum of Natural History, The Ware Collection of Blaschka Glass Models of Plants. © Photo Natalja Kent © President and Fellows of Harvard College

De l’oubli à la réhabilitation
Rudolf a disparu en 1939 et le nom a failli s’éteindre avec lui. Et pour cause. En l’absence d’apprenti et de descendance, l’activité a cessé. Et pour rendre compte de la réalité, la photo désormais remplace le verre. Les créations du père et de son fils sont alors reléguées dans les réserves des musées. «Lorsque j’étais étudiante, se souvient Sonia Wanson, les professeurs n’attiraient même pas notre attention sur les modèles restés en vitrines.» Constat similaire à Strasbourg : «Les conservateurs qui m’ont précédée ignoraient le nom de Blaschka. C’est un zoologiste de l’Universiteitsmuseum d’Utrecht, Henri Reiling, qui, venant chercher des documents, nous l’a révélé, il y a quelques années», témoigne Marie-Dominique Wandhammer. Un colloque organisé à Dublin en 2008 a relancé la curiosité. Le Museum of Natural History d’Harvard et le Corning Museum of Glass de New York ont à leur tour engagé des études. Et ce n’est pas fini. Depuis quatre ans, le photographe Guido Mocafico parcourt les institutions européennes afin d’immortaliser ces petites merveilles dans un ouvrage. Pour sa part, Emmanuel Reynaud a, parallèlement à ses investigations, entrepris la constitution d’un catalogue raisonné. Dans la foulée, deux institutions ont remis en lumière leurs collections. En 2008, le musée d’Histoire naturelle de Genève a ouvert un espace dédié aux méduses, pieuvres et autres radiolaires, après les avoir restaurés. Suivi deux ans plus tard par l’Aquarium-Muséum de Liège. Reconnaissance suprême : «Notre collection fait actuellement l’objet d’une procédure de classement», se flatte Sonia Wanson. Dans quelques mois, celle de Strasbourg sera distinguée, lors de l’exposition «Labo- ratoire d’Europe. Strasbourg 1880-1930». Aujourd’hui, les créations des Blaschka ne sont plus regardées comme du matériel scientifique mais comme des œuvres d’art. 

 

Léopold Blaschka.Rakow_bib n°87385, Collection of the Rakow Research Library, The Corning Museum of Glass, Corning, New York.
Léopold Blaschka.
Rakow_bib n°87385, Collection of the Rakow Research Library, The Corning Museum of Glass, Corning, New York.
Rudolf BlaschkaRakow_bib n° 87385, Collection of the Rakow Research Library, The Corning Museum of Glass, Corning, New York.
Rudolf Blaschka
Rakow_bib n° 87385, Collection of the Rakow Research Library, The Corning Museum of Glass, Corning, New York.

























 

LES BLASCHKA
EN 6 DATES
1822
Naissance de Léopold Blaschka, (à droite) au nord de la Bohême, en République tchèque.
1857
Naissance de Rudolf, son fils,(à gauche).
1863
La famille s’installe à Dresde, en Allemagne.
1876
Rudolf rejoint l’atelier de son père. Il a 19 ans.
1890
Les Blaschka signent un contrat d’exclusivité avec le Harvard Museum of Natural History.
1895
Disparition de Léopold. Rudolf meurt en 1939.
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