Le réveil de la maison Sonneveld

Le 09 juin 2017, par La Gazette Drouot

À Rotterdam, l’emblème du fonctionnalisme néerlandais, où vécurent un riche industriel et sa famille dans les années 1930, renaît sous un angle contemporain avec l’Institut d’architecture des Pays-Bas.

L’installation de Santiago Borja sur le toit de la maison Sonneveld, à Rotterdam, en 2016.
© Photo Johannes Schwartz

La maison Sonneveld semble être restée intacte. Construite entre 1929 et 1933, cette structure d’acier et de béton répartie sur trois étages, avec de larges baies vitrées, des balcons et des terrasses, est l’œuvre des architectes hollandais Andreas Brinkman (1902-1949) et Leendert van der Vlugt (1894-1936). Elle fait partie d’un ensemble de villas fonctionnalistes construites à cette époque à la demande des services d’urbanisme de Rotterdam, afin de revitaliser l’attraction du centre-ville face à la défection des ménages aisés, séduits par des villes plus petites et plus tranquilles, comme La Haye. L’idée d’emménager en centre-ville devait plaire à Albertus Sonneveld (1885-1962). À 24 ans, ce jeune homme d’affaires hollandais avait déjà vécu en Amérique. Dès 1900, il gravit les échelons au sein de la société Van Nelle et, de simple clerc, accède à partir de 1935 à la direction de cette entreprise spécialisée dans le conditionnement des produits agroalimentaires importés. Tandis que Brinkman et Van der Vlugt se voient confier la réalisation de l’usine Van Nelle, aujourd’hui inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, Albertus Sonneveld dirige le duo d’architectes chargé des aménagements de sa nouvelle demeure, où il s’installe avec son épouse et leurs deux filles en 1933. À l’intérieur, de nombreuses innovations puisent dans la modernité des chambres d’hôtels de luxe où il a séjourné, de Detroit à New York. Un gramophone est intégré dans le canapé du salon et une radio dans le mobilier de la chambre du maître. Un système audio connecté aux autres pièces peut diffuser à loisir de la musique dans toute la maison. Des panneaux coulissants permettent de donner de nouvelles attributions aux espaces selon les moments de la journée. Quand vient le soir, la bibliothèque, ainsi séparée du salon, devient un fumoir pour Monsieur.
 

L’intervention de la plasticienne Eva Rothschild, en 2016. © Photo Johannes Schwartz
L’intervention de la plasticienne Eva Rothschild, en 2016.
© Photo Johannes Schwartz
De nombreuses innovations puisent dans la modernité américaine

Un design sophistiqué et préservé
La demeure accueille de nombreux talents des industries et des métiers d'art hollandais. Dans le salon, les vases - le cubique KO 1421(1930) et le sphérique et translucide KO 1105 (1928)  d’Andries Copier sont imaginés à partir d’une exposition du Deutscher Werkbund, réunissant les travaux de Walter Gropius et consorts. Une version spéciale en est produite en 1932 pour les Sonneveld à la manufacture verrière de Leerdam. Avec un chariot dessiné par Willem Hendrik Gispen en 1933  alternative à un modèle de Marcel Breuer pour Thonet , la plupart du mobilier de la maison  où l’usage de l’acier tubulaire prédomine  provient de la manufacture Gispen, qui travaille avec des designers de l’école du Bauhaus. Les chaises en porte-à-faux de la salle à manger  dites 101  sont qualifiées à l’époque de plagiat par le designer Mart Stam. Ironie du sort, son dessin de la Side Chair sera repris en 1926 par Mies van der Rohe. Dans le séjour, une huile sur toile du peintre paysagiste Willem Bastiaan Tholen (1860-1931) complète deux sculptures de l’artiste John Rädecker.

 

La radio intégrée au lit sur mesure de la chambre de service. © Photo Johannes Schwartz
La radio intégrée au lit sur mesure de la chambre de service.
© Photo Johannes Schwartz

«Remettre l’esprit de la maison en mouvement»
Après le départ de ses propriétaires en 1955, la maison reste inhabitée jusqu’en 1997, date à laquelle le Stichting Volkskracht Historische Monumenten  fondation pour l’achat, la restauration et la préservation des monuments historiques  l’acquiert et la rénove avec l’Institut d’architecture des Pays-Bas (NAI). Érigé sur le même terrain de cinquante-six hectares que la maison Sonneveld, ce dernier est devenu le Het Nieuwe Instituut : un institut culturel, comprenant un centre d’art, un bureau de recherche et de développement et un centre de documentation regroupant les archives nationales dans les domaines de l’architecture, du design et même de la culture digitale. Depuis 2013, Guus Beumer, son directeur, fait appel au commissaire d’exposition Erich Weiss pour «remettre l’esprit de la maison en mouvement», comme le souligne ce dernier. «La maison était utilisée comme consulat de Belgique à Rotterdam», précise-t-il. «Sa rénovation a été finalisée en 2001 grâce à l’accès aux archives de Brinkman et Van der Vlugt.» Un travail exceptionnel d’inventaire et de restauration du mobilier produit par Gispen a également été mené par l’institut, qui vient d’en exposer une partie au musée Boijmans van Beuningen.

 

La chambre de la fille cadette.© Photo Johannes Schwartz
La chambre de la fille cadette.
© Photo Johannes Schwartz

Pour plus d’art contemporain in situ
Lors de la construction de la maison Sonneveld, les emplacements pour l’accrochage des œuvres d’art étaient indiqués sur le plan. Aujourd’hui, ces tableaux et sculptures régionalistes de l’école de La Haye  comparable à celle de Barbizon  ont intégré les collections du Het Nieuwe Instituut, et se pose la question de la conservation et de la poursuite des interventions des designers, artistes et architectes invités par Erich Weiss. En 2015, deux ans après une première invitation à Richard Hutten, figure du design national, la designer et paysagiste britannique Petra Blaisse avait couvert le sol de la maison avec des miroirs. Sonneveld House décuplait ainsi le volume de l’habitat, reflétant littéralement l’ethos architectural de Brinkman et Van der Vlugt, porté sur la lumière, la légèreté et l’espace. En 2016, la création de Santiago Borja avait poursuivi ce dialogue entre art et architecture. Son observatoire en paille, juché sur le toit de la maison, tirait son nom de la théosophe Helena Blavatsky et des courants de pensée ésotérique avec lesquels Piet Mondrian, Vassily Kandinsky et les architectes de la demeure étaient en contact : une installation dans la lignée de la hutte que cet artiste mexicain avait implantée cinq ans plus tôt à la villa Savoye du Corbusier, dont les théories de Vers une architecture (1923), comme le fameux plan libre, ont inspiré les fonctionnalistes néerlandais. «La politique du Het Nieuwe Instituut reste de documenter ces commandes artistiques uniquement en ligne, bien que nous commencions à discuter de la publication d’une anthologie, et le nouveau directeur financier de la maison ne voit pas ces commandes d’un bon œil alors que l’intérêt du public pour la maison est grandissant», regrette Erich Weiss, à l’origine d’initiatives similaires menées au Pavillon allemand de Barcelone, où il travaille actuellement avec le plasticien suédois Christian Andersson. En 2016, après Eva Rothschild, qui imposait un nouveau parcours aux visiteurs de l’habitat avec ses sculptures-écrans géométriques et minimalistes («A Gated Community»), Dominique Gonzalez-Foerster fut la dernière artiste en résidence «chez les Sonneveld». En utilisant le système audio en place, la plasticienne française avait créé un opéra domestique, Opera House. Comme dans sa pièce phare M.2062 (la partie de l’opéra), qui mêle faits réels, littérature, cinéma et éléments de culture pop pour faire état de notre société nomade et éclatée, cette œuvre était constituée de fragments sonores imaginés pour l’occasion. Elle proposait au spectateur de revivre l’emménagement des Sonneveld dans ces lieux où de nombreux secrets restent à découvrir… «Il y a une porte cachée dans la chambre de M. Sonneveld, où il conservait toutes les clés de la maison. C’est comme les téléphones et les horloges dans toutes les pièces… Il devait être maniaque», remarque Erich Weiss.

 

Le bureau.© Photo Johannes Schwartz
Le bureau.
© Photo Johannes Schwartz
LA MAISON SONNEVELD
EN 5 DATES

1929
Construction par Andreas Brinkman et Leendert van der Vlugt
1933
Emménagement de la famille Sonneveld
1997
Acquisition par la direction des Monuments historiques de Rotterdam
2001
Ouverture au public après rénovation
2016
Intervention de Dominique Gonzalez-Foerster­­­
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