Le retour vu d’Afrique

Le 31 janvier 2019, par Sarah Hugounenq

L’un des arguments opposés à la restitution des œuvres africaines porte sur les incertitudes liées à leur devenir une fois qu’ils auront regagné le continent. Qu’en est-il réellement ? Les musées sont-ils la réponse ? La Gazette continue d’explorer ce débat crucial pour le patrimoine.

L’ancien palais des gouverneurs de Lomé accueillera en avril un centre d’art et de culture «sur le Togo, l’Afrique et le monde».

Les musées sont-ils un mal nécessaire ? La question mérite d’être posée face à l’avalanche d’angoisse que suscite le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr sur les restitutions des œuvres du patrimoine africain. Partisan d’un retour sans concession des pièces conservées en France, le texte se heurte à la question des conditions de conservation in situ. Pour les rapporteurs, du moment que les Africains sont propriétaires des œuvres, aucune condition ne peut être posée à leur retour et toute démarche visant à s’assurer de leur sécurité ou de leur exposition au public serait même considérée comme humiliante. Rappelant néanmoins que le musée des Civilisations d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, a perdu cent vingt œuvres dans les troubles de 2011, sa directrice, Silvie Memel Kassi, a considéré qu’il fallait «préparer les conditions d’un retour en construisant des musées aux normes de conservation». «On ne peut pas éluder la question des conditions d’accueil des œuvres sur place», nous explique Samuel Sidibé, ancien directeur du Musée national du Mali. «En tant que conservateur, si l’on me demandait de prêter des pièces dans des conditions qui ne sont pas excellentes, il est évident que j’hésiterais. Mais il y a aujourd’hui en Afrique de bons musées capables d’accueillir ce patrimoine, même s’il y a encore du travail à accomplir pour réunir les conditions optimales et, pour cela, les aides de la part de l’Europe peuvent être importantes.» Comme le fait valoir Felwine Sarr, qui dénonce «un faux prétexte» pour s’opposer aux restitutions, les musées sont en réalité loin d’être absents du continent, et leur modernisation semble déjà bien lancée. Il suffit de citer la rénovation accomplie depuis une quinzaine d’années par ceux de N’Djamena (Tchad, créé en 1962)  doté de 6 000 objets , de Yaoundé (Cameroun) ou de Bamako (Mali), construit en 1982 autour de 3 000 pièces. Celui de Ouagadougou (Burkina Faso), ouvert en 2004, en contient 7 500. Dernier en date, le musée des Civilisations noires, inauguré le 6 décembre à Dakar (Sénégal), fort de ses 14 000 mètres carrés. Financé par des fonds chinois à hauteur de plus de 30 M€, sans collection, il est prêt à conserver pas moins de 18 000 pièces. Le nouveau musée de Libreville, mis aux normes pour pouvoir «accueillir des œuvres de grande valeur», selon les mots du ministre gabonais de la Culture, tandis que l’ancien palais des gouverneurs, de 1905, à Lomé (Togo), transformé en centre d’art et de culture, verra le jour en avril. Il comportera un espace d’exposition, un lieu dédié au spectacle vivant, une boutique, une librairie, des restaurants et un parc botanique. Le musée de Kinshasa (RDC), financé par la Corée du Sud, destiné à abriter une collection de 85 000 artefacts, semble bien avancé. Quatre musées sont en construction au Bénin. Le Nigeria, qui en compte déjà une quinzaine, répartis dans ses douze États, en planifie également un à Benin City, au sud du pays, consacré à l’ancien royaume du Bénin. Il pourrait bénéficier des contributions du «groupe de dialogue» initié par plusieurs musées européens ayant hérité des pièces pillées en 1897, dont le British Museum. L’Afrique du Sud dispose de près d’une centaine d’institutions, assemblant les collections les plus importantes d’Afrique subsaharienne. Certains de ces lieux ont été fondés dès le XIXe siècle par des archéologues européens. Le Ghana a ouvert le sien en 1957, dans le sillage de son indépendance.
Européocentrisme
Cet inventaire montre cependant la prédominance des musées nationaux, dans un continent où les frontières ne correspondent pas aux délimitations des cultures. «Tous les musées africains, ou presque, ont été conçus pour célébrer la nation, une réalité totalement imposée. Au lieu d’être des espaces de reconquête des identités segmentées, ils sont devenus, souvent sans grand succès, des laboratoires de sublimation de jeunes nations à la recherche d’identités difficiles à définir», estime Danièle Wozny, dans l’ouvrage collectif Les Intraduisibles du patrimoine en Afrique subsaharienne (Demopolis, 2014). Conçus en miroir des musées occidentaux, sont-ils pertinents pour faire vivre la culture africaine ? Déjà, en 1985, Jacques Hainard, à la tête du musée d’Ethnologie de Neufchâtel dénonçait «l’occidentalo-centrisme», contestant une «institution qui procède d’une conception spécifiquement occidentale du temps qui passe». Lors des 10 ans du quai Branly, en 2016, Hamady Bocoum, directeur du musée des Civilisations noires, récusait la notion de musée ethnographique : «d’une certaine manière, [ce] sont des avatars des zoos humains. On a extrait les humains et les objets sont restés dans leur présentation, leur acception et leur vision.» Les auteurs du rapport tranchent : «Le retour des œuvres dans leurs communautés d’origine ne vise pas à substituer un enfermement physique et sémantique à un autre, justifié cette fois-ci par l’idée de “juste propriété”.» Y aurait-il une autre voie ? Felwine Sarr veut y croire, préconisant une «nouvelle logique patrimoniale», apte à «réactiver une mémoire occultée», y compris en confiant des objets aux chefferies ou familles royales. «En Occident, ces objets sont accrochés au mur, figés et classés, tandis que, en Afrique, ils sont portés, touchés, et font partie d’un tout. Ils sont vivants», renchérit Babacar Mbaye Diop, qui enseigne à l’université Cheikh Anta-Diop de Dakar. «Si l’on affirme que ces pièces appartiennent au patrimoine universel, si on les expose et qu’on les vend en tant qu’objets d’art, appréciés pour leur valeur esthétique, plastique uniquement, on ignore totalement la vision que les créateurs africains ont de leurs pièces», écrit-il dans «Arts d’Afrique noire et musées occidentaux» (Éthiopiques n° 89, 2012).
Polysémie
Ce professeur reconnaît néanmoins «le mérite de l’exposition de ces objets dans les musées», qui participe d’une reconnaissance de l’art africain et «d’un projet de coexistence entre le Même et l’Autre, entre l’Ailleurs et l’Ici». Mais il conviendrait selon lui d’«appréhender et présenter cet art», en intégrant «ce conflit». «Respecter l’art, c’est le présenter dans les meilleures conditions», lance-t-il. Directeur des collections du musée du quai Branly, Yves Le Fur souligne que «le concept et l’appréciation du patrimoine ne recouvrent pas les mêmes valeurs en Asie, aux Amériques, en Europe et en Afrique. Certains objets ont un usage unique ou saisonnier selon les rituels, d’autres sont conservés longtemps comme le montre l’ancienneté de certaines datations. En même temps, le musée peut aussi permettre à sa façon de “réactiver des objets”, par une variété de confrontations, avec des ethnies d’origine, d’autres cultures ou des découvertes scientifiques. Bien qu'il existe une dimension universelle de la valeur artistique, nous ne devons pas plaquer notre conception du patrimoine ou une vision trop étroite du musée. D’autres voies sont possibles pour le partage des collections comme la route des chefferies», souligne ce conservateur, faisant référence à un réseau pour la valorisation du patrimoine et du développement touristique de l’Ouest-Cameroun. Depuis 1997, le musée du Rwanda a choisi de croiser les disciplines avec un centre d’apprentissage d’artisanat. Au Mali, des lieux communautaires du patrimoine ont vu le jour en pays dogon. Sont aussi apparues des «banques culturelles», comme à Fombori. Ces centres de culture et de formation reçoivent des objets déposés par les habitants, en échange de micro-crédits pour leurs projets. Ce concept a depuis essaimé à d’autres villages et d’autres pays comme le Togo et le Bénin. Autant de pistes pour sortir d’un affrontement stérile ? 

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