Le prix Marcel Duchamp souffle ses vingt bougies

Le 22 octobre 2020, par Annick Colonna-Césari

Lancé par l’ADIAF, le Prix Marcel Duchamp souffle ses vingt bougies, l’occasion de revenir sur cette aventure créée pour mettre en lumière la scène artistique hexagonale, et de faire un premier bilan.

Les nommés du prix Marcel Duchamp 2020 : Alice Anderson, Enrique Ramirez, Kapwani Kiwanga, la lauréate, et Hicham Berrada. © MANUEL BRAUN

C’est l’un des rendez-vous de la rentrée. Chaque mois d’octobre est décerné le prix Marcel Duchamp. Doté de 35 000 €, il est destiné à mettre en lumière le foisonnement créatif de la scène hexagonale, par une récompense donnée à un artiste français ou travaillant en France. Le nom du lauréat, choisi parmi quatre nommés, est traditionnellement dévoilé durant la FIAC, qui, cette fois, Covid oblige, n’a pas pu ouvrir ses portes. L’annonce s’est néanmoins déroulée au Centre Pompidou, comme à l’accoutumée. L’édition 2020 a distingué la Franco-Canadienne Kapwani Kiwanga et ses compositions florales, liées à l'histoire de l'indépendance des pays africains. Mais elle marque également les vingt ans du «Duchamp». Un anniversaire que célébreront une dizaine d’expositions, au fil d’un tour de France dont le coup d’envoi est lancé à Paris. Et qui offre l’occasion d’un premier bilan… Le prix a été créé par l’ADIAF, Association pour la diffusion internationale de l’art français, mise en place en 1994 par Gilles Fuchs, ancien patron de Nina Ricci, «préoccupé par le lent effritement de l’art français dans le monde». «La scène hexagonale, rappelle-t-il, traversait alors l’un des pires moments de son existence. Duchamp et Matisse, stars de la fin du XIXe siècle, s’étaient éteints à la fin des années 1960, et Dubuffet avait disparu en 1985.» Quant aux mouvements comme les nouveaux réalistes, supports/surfaces ou la nouvelle figuration, ils avaient été balayés par le rouleau compresseur du pop art. Pour redonner de la visibilité aux plasticiens français, il fallait donc, selon l’ADIAF, favoriser le développement d’un terreau de collectionneurs, qui, lorsqu’ils existaient, préféraient jusqu’alors cultiver le secret.
Une association en expansion
L’association a ainsi élaboré des activités dédiées à ses membres. «J’ai beaucoup appris lors de rencontres ou de voyages en France et à l’étranger, assortis de visites de musées et de collections privées», se souvient la Grenobloise Colette Tornier, devenue adhérente, après une carrière menée dans le domaine de la santé. Des dîners avec des personnalités du milieu de l’art sont également proposés et bien sûr des visites d’ateliers, dont le rythme s’est amplifié depuis qu’en 2017, sous l’impulsion de Ronan Grossiat, dynamique financier quadragénaire, a été créé «Émergence», un programme qui permet de découvrir de jeunes talents, et de constituer un vivier d’éventuels futurs lauréats du prix Marcel Duchamp. En tout cas, au fil des années, l’association s’est développée selon une courbe ascendante, entrecoupée de ralentissements durant les périodes de crises, telle celle causée par l’épidémie de coronavirus. La tendance demeure toutefois positive. «Au début, nous étions cinq. Aujourd’hui, nous sommes près de quatre cents», se félicite Gilles Fuchs. «Sans aucun doute, estime la critique Roxana Azimi, l’ADIAF a contribué à décomplexer les collectionneurs, qui sortent plus facilement du bois. Et a montré qu’il en existe bon nombre, de petite ou moyenne taille, très enthousiastes.» Ce dont témoigne la triennale «De leur temps» , que l’ADIAF organise depuis 2004 à travers la France, de Tourcoing à Nantes, ou cet été à Avignon. Car cette exposition délivre un bon aperçu des achats de ses adhérents chaque fois renouvelé. Le profil de ses membres – souvent issus de professions libérales ou du monde industriel, quinquagénaires, jeunes retraités ou plus âgés, parfois en couple, et majoritairement parisiens – a ces dernières années enregistré un léger rajeunissement. Les plus classiques se contentent d’acquérir des œuvres. De plus en plus nombreux sont ceux qui s’engagent au-delà de l’acte d’achat. Florence et Daniel Guerlain, parmi les plus anciens, avaient institué dès 2006 un prix de dessin contemporain. Colette Tornier a ouvert, il y a cinq ans, une résidence d’artistes dans sa propriété grenobloise. Renato Casciani, médecin lillois, multiplie, lui, les casquettes. Président des amis du FRAC Nord-Pas-de-Calais, membre des amis du Fresnoy et du LAM de Tourcoing, il monte des expositions et prépare une foire d’art vidéo pour octobre 2021. Dans la jeune génération, l’engagement est plus «sociétal», constate Ronan Grossiat. Lui-même apporte son soutien à la production d’œuvres. «Les initiatives, explique-t-il, peuvent prendre des formes diverses et généralement discrètes : aide au financement d’une publication, d’une résidence à l’étranger ou encore, comme il s’est produit durant le confinement, une allocation pour compenser l’annulation d’une exposition… »
Un prix soumis à rude concurrence
Évidemment, l’action la plus médiatique de l’ADIAF, c’est le prix Marcel Duchamp. Son originalité tient au fait que les collectionneurs établissent directement la liste des nommés. Dans un vote, chacun donne au départ quatre noms. Les plasticiens ayant obtenu plus de cinq voix sont soumis à deux comités de sélection internes successifs, aboutissant à la désignation des quatre finalistes, laissés eux, entre les mains d’un jury international. Mais la visibilité du «Duchamp» doit beaucoup au partenariat noué dès l’origine avec le Centre Pompidou qui, chaque année, expose le lauréat durant trois mois. Au début, le travail des quatre finalistes était parallèlement présenté à la FIAC. «Cela nécessitait un lourd investissement de leur part pour quatre jours d’exposition, analyse le galeriste Michel Rein. Heureusement, la formule a changé.» En effet, depuis 2016, le Centre Pompidou invite les quatre lauréats, «ce qui leur garantit d’être vus par des milliers de visiteurs», poursuit Michel Rein. Cette exposition, essentielle, est en partie financée par l’ADIAF. L’aide habituelle de 7 500 € par artiste est cette année portée à 10 000 €, en raison de la situation économique. Simultanément, l’association organise des expositions internationales (une vingtaine depuis 2010), dans le but d’assurer le rayonnement de ses artistes. Alors, quel bilan peut-on aujourd’hui tirer de cette aventure ? Lorsque le prix Duchamp a été lancé, son ambition était de devenir l’équivalent de son cousin britannique, le puissant Turner Prize. Actuellement, «il est le plus important des prix français», reconnaît Éric Dereumaux, directeur de la galerie RX. Les artistes en sont d’ailleurs conscients. «Il a indéniablement aidé au fait qu’on prenne mon travail au sérieux, en tout cas beaucoup plus au sérieux qu’auparavant», constate Thomas Hirschhorn, lauréat de la première édition, en 2000. Laurent Grasso, lauréat 2008, mesure pour sa part, la chance qu’il a eue de voir ses œuvres «voyager de la Belgique à la Corée et à la Chine». Quoi qu’il en soit, le prix est soumis à une concurrence de plus en plus rude. Conséquence : «Comme dans un jeu de l’oie, il permet de gagner quelques cases sans conduire directement à l’arrivée», résume Michel Rein. Une chose est sûre, l’ADIAF est à un tournant de son histoire. Quelle direction prendra-t-elle lorsque Gilles Fuchs aura passé la main ? Pour le moment, l’association continue de peaufiner son fonctionnement, en développant notamment l’outil numérique. Durant le confinement, des visites virtuelles d’atelier par vidéo-conférence avaient ainsi été organisées, procédé conservé depuis car il permet de toucher des collectionneurs habitant en région. L’ADIAF entend surtout poursuivre son expansion internationale. Dès que prendra fin la crise sanitaire. Des expositions en Chine, Russie, États-Unis et Colombie sont d’ores et déjà envisagées. Enfin, il faut trouver de l’argent, nerf de la guerre. Le budget de l’association (hors expositions internationales) tourne aux environs de 350 000 €, dont la moitié provient des cotisations des membres, auxquelles s’ajoute le mécénat. La volonté ne manque pas mais il faudra quand même trouver le bon chemin.  

 

à voir
«Prix Marcel Duchamp 2020, Alice Anderson, Hicham Berrada, Kapwani Kiwanga, Enrique Ramirez», et «Les vingt ans du prix Marcel Duchamp»,
jusqu’au 4 janvier 2021.

Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris IVe,
www.centrepompidou.fr «Confidentielles»,  jusqu’au 9 janvier 2021.
Chapelle du Carmel, 45, allée Robert-Boulin, Libourne (33), tel. : 05  57 51 91 05.
www.libourne.fr

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