le Palais des chimères de Clémence d’Ennery

Le 20 décembre 2018, par Laurence Mouillefarine

Les curiosités asiatiques qu’elle a amassées ont mis du temps à accéder à la reconnaissance officielle. réuni dans le musée qui porte le nom de cette mystérieuse collectionneuse, l’ensemble raconte pourtant un chapitre de l’histoire du goût.

curiosités asiatiques
© MNAAG-Paris/Stéphane Ruchaud


Que le musée d’Ennery existe encore est un petit miracle… De fait, il aurait pu ne jamais voir le jour. Il fallut l’intervention, et l’opiniâtreté de Georges Clemenceau pour que la donation des 7 000 chinoiseries et japonaiseries rassemblées par Clémence d’Ennery soit acceptée par l’État français  avec, en prime, l’hôtel particulier du XVIe arrondissement qui les abritait. «Certes, à la fin du XIXe siècle, les autorités du monde de l’art pouvaient être dubitatives quant à l’intérêt de telles curiosités», reconnaît Sophie Makariou, présidente du musée national des Arts asiatiques - Guimet, qui veille également sur le musée d’Ennery. «Au temps du japonisme, Mme d’Ennery ne s’intéressait ni aux nobles estampes chères à Émile Guimet, ni aux figures du panthéon bouddhique que prisait un Henri Cernuschi. Elle était entichée de bizarreries.» Sa marotte ? Les chimères, les animaux fantastiques, les démons et autres créatures étranges en bronze, jade, ivoire, cristal de roche, céramique et bois doré, venus de Chine ou du Japon. À peine distinguait-elle les civilisations. Clémence n’est jamais allée en Asie. Les sommités des musées nationaux se montrèrent d’autant plus réticentes à accepter cette «ménagerie» que la collectionneuse était une femme. Qui plus est, une «cocotte»… Clémence Lecarpentier était en effet la maîtresse officielle d’Adolphe d’Ennery, dramaturge fortuné. Cette liaison, elle ne la régularisa qu’au bout de trente ans, en 1881, à la mort de son premier mari, M. Desgranges, un magistrat épousé alors qu’elle n’avait pas 17 ans. Adolphe d’Ennery, auteur de plus de deux cents pièces de théâtre populaire, non seulement s’enrichit grâce à celles-ci, mais a aussi le don d’investir à bon escient : il a par exemple lancé la station balnéaire de Cabourg.
La femme sans visage
Clémence, Gisette de son nom de scène, est une actrice. À quoi ressemblait-elle ? Nul ne le sait... Il n’existe aucun portrait d’elle, jusqu’à preuve du contraire  avis à nos lecteurs. Ni gravure, ni buste, ni photographie. Simplement une réputation. D’après les frères Goncourt, qu’elle fréquente régulièrement, entre autres personnalités de la bohème parisienne, elle est jolie et charmante. Mieux, elle est piquante. «Je n’ai rencontré que trois femmes intelligentes dans divers ordres», note l’un des deux frères dans leur Journal. Gisette, la bienheureuse, en fait partie ; elle a «la répartie soudaine et le génie du mot». Les deux écrivains, snobs, antisémites, misogynes, à la plume acerbe mais si brillante, vont jusqu’à la comparer à Beaumarchais, c’est dire sa vivacité d’esprit. À d’autres moments, la dame est capable d’énoncer «des cochonneries à révolter un carabinier». La coquine a la cuisse légère, et généreuse. «Dennery fait coucher Gisette avec tous les gens en place dont il a besoin pour une croix, un privilège, une faveur, n’importe quoi.» Elle est très utile ! En 1859, lorsque Jules de Goncourt, lui-même amateur d’art d’Extrême-Orient, visite l’appartement de son amie, rue de l’Échiquier, à Paris, elle possède déjà «cent cinquante monstres chinois». En 1875, Adolphe d’Ennery lui fait construire un hôtel particulier, avenue du Bois actuelle avenue Foch  par l’architecte Olive. La collection de madame se déploie au premier  l’étage noble, s’il vous plaît. Pour la mettre en scène, elle commande des meubles-vitrines à Gabriel Viardot, ébéniste qui a le vent en poupe. Celui-ci se spécialise dans le «mobilier genre chinois et japonais», qu’il compose de panneaux laqués ou incrustés de nacre. Exotique, ô combien ! Pour y ranger ses trésors, la belle Clémence ne suit aucune chronologie, aucune méthode scientifique. Elle fait fi de l’histoire de l’art. Elle assortit ses trophées par couleurs. Ici, le rouge de fer, là, le turquoise. Ou par thème : dans une vitrine, les chevaux et les vaches en porcelaine, dans une autre, les chiens de Fô. La fantasque collectionneuse mêle allègrement objets d’art précieux et bibelots-souvenirs. Elle fréquente des antiquaires réputés, tel Siegfried Bing, mais hante d’un même pas Le Bon Marché ou le bazar À la porte chinoise. Bien sûr, elle est fière de son palais chimérique, et invite ses amis et relations à le visiter. Il accueille un temps les kogos  ou boîtes à encens en porcelaine  appartenant à Georges Clemenceau.

 

L’orchestre de monstres, en bois et corne, datant de la seconde moitié du XIXe siècle, est sorti du musée d’Ennery pour être montré à l’exposition du
L’orchestre de monstres, en bois et corne, datant de la seconde moitié du XIXe siècle, est sorti du musée d’Ennery pour être montré à l’exposition du musée Guimet consacrée à l’ère Meiji.

Le Tigre et la cocotte
C’est le Tigre, justement, qui lui souffle l’idée d’offrir sa collection à l’État français. Il est son exécuteur testamentaire. À l’idée de passer à la postérité, Gisette est grisée ! Elle met les bouchées doubles. Un psychanalyste y verrait une forme de compensation. Clémence d’Ennery, veuve Desgranges, n’a pas d’enfant. Elle supporte mal de vieillir, de se couperoser, de ne plus pouvoir séduire… Sa fièvre acheteuse monte. Si la collection compte 3 000 pièces en 1890, cinq ans plus tard, elle atteint les 6 000. Elle tarde, cependant, à rejoindre les musées nationaux. Une fille illégitime d’Adolphe d’Ennery, qu’il reconnaît à la fin de sa vie, conteste l’héritage. Procès. Enfin, Clemenceau, le «Père la Victoire», a gagné. Le legs est accepté en 1894, avec ses conditions draconiennes. L’une des clauses impose la gratuité de l’entrée, sans toutefois doter le musée d’un budget de fonctionnement. «Pour un directeur, c’est une épine dans le pied, reconnaît Sophie Makariou. Durant des années, on préfère oublier le lieu. C’est ce qui l’a sauvé ! Il n’a pas subi le goût pour le dépouillement radical des années 1930. L’hôtel particulier a échappé à la spéculation immobilière.» Contrairement au musée Cognaqc-Jay, qui a quitté son merveilleux écrin, boulevard des Capucines et ce, scandaleusement, en dépit de la volonté des donateurs, le musée d’Ennery est épargné. Or, cent ans plus tard, on le regarde avec un œil moins méprisant. Au contraire. «C’est l’un des rares exemples d’une collection exclusivement féminine, s’enthousiasme Sophie Makariou. Quoique Adolphe ait prétendu, essayant de tirer la couverture à lui, il n’avait pas son mot à dire. Cet ensemble intact illustre le choix d’une femme, avec sa sensibilité, son intuition.» Le handicap de naguère est à présent un atout. La folie de Mme d’Ennery, témoin du goût mondain pour l’Extrême-Orient à la fin du XIXe siècle, est une œuvre en soi. Le japonisme est revenu en grâce. Les meubles grouillant de dragons de Gabriel Viardot voient leur cote grimper chez les antiquaires, tel Marc Maison dont une fastueuse exposition autour du japonisme se tient aux puces de Saint-Ouen jusqu’au 31 décembre. À l’étudier de près, le capharnaüm accumulé par Clémence révèle des meubles précieux, dont des coffres japonais de style Nanban datant du XVIe siècle. Ses 2 500 netsuke constituent la plus vaste collection au monde, et plusieurs modèles rarissimes font pâlir d’envie les amateurs nippons. Récemment, de drôles de figurines sont sorties des vitrines de l’avenue Foch pour participer à l’exposition dédiée à l’ère Meiji du musée Guimet. Elles prennent l’air ! Grâce à quoi, on remarque leur qualité d’exécution. Un orchestre, composé de délicieux petits monstres sculptés dans le bois et la corne, pourrait inspirer quelque créateur de mangas ou de jeux vidéo. L’ambiance conçue par Clémence d’Ennery est si représentative d’une époque, qu’elle sert de décor pour le cinéma. La réalisatrice Lou Jeunet vient d’y tourner une scène de son premier long métrage, Curiosa, censée se dérouler au Bon Marché. Le film, qui sortira en avril 2019, évoque l’idylle entre deux écrivains, Marie de Régnier et Pierre Louÿs. Une libertine et l’auteur de poèmes érotiques. Gisette aurait adoré !

 

À visiter
Musée d’Ennery,
59, avenue Foch, Paris XVIe
Réservation obligatoire : resa@guimet.fr

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