Le PAD chez les Helvètes

Le 25 janvier 2018, par Céline Piettre

Jamais deux sans trois. Après Paris et Londres, le temple de la décoration «à la française» investit les bords du Léman, invité par Art Genève à partager son espace. Une première édition qui mêle bravoure et prudence.

Jean-Marie Fiori (né en 1952), Bélier, modèle 2002, bronze, signé, fonderie Deroyaume, édition limitée à 8 exemplaires et 4 EA, 70 x 115 x 50 cm (détail). Galerie Dumonteil.
Courtesy Galerie Dumonteil, Paris

Un nouveau chapitre s’ouvre pour le Pavillon des Arts et du Design. Finis les rêves d’expansion à Los Angeles, Singapour ou Hong Kong. Des marchés s’avérant trop immature pour le premier, trop éloignés, donc peu rentables, pour les deux autres. Après une expérience malheureuse à New York en 2011  «Nous nous sommes fait voler le concept par The Salon», déclare-t-il sans ambages , Patrick Perrin, le fondateur du PAD, aspire à des relations solides et de longues durées. Depuis des années, il lorgne du côté helvète, qui offre selon lui, outre une proximité géographique et linguistique, «un vivier de grands collectionneurs». Le déclic est venu d’un déjeuner partagé en 2017 avec le marchand d’art installé à Genève Marc Blondeau, ex-président de Sotheby’s France, et Thomas Hug, le directeur d’Art Genève, lequel lui propose une association à l’occasion de la foire. «Nous avons la même conception du travail bien fait. Art Genève est un salon très sérieux, qui privilégie, comme nous, la qualité et la relation de confiance aux arguments marketing», explique-t-il. Une fois les détails logistiques réglés  le PAD ne sera pas intégré à la foire en tant que section assimilée, mais aura droit à son espace à part entière au sein du Palexpo , le gros du travail a consisté à convaincre les exposants. Vingt-cinq au total, venant de France, de Belgique, du Royaume-Uni, de Suisse romande, d’Espagne et de Suède, ont accepté de participer à «l’aventure».
 

Paul Dupré-Lafon (1900-1971), bureau moderniste, vers 1940, structure en placage de chêne et métal nickelé, plateau rectangulaire en suspension recouv
Paul Dupré-Lafon (1900-1971), bureau moderniste, vers 1940, structure en placage de chêne et métal nickelé, plateau rectangulaire en suspension recouvert d’un cuir brun postérieur, entretoise cylindrique en métal nickelé, 141 x 130 x 66 cm (détail). Galerie Marcilhac.
Courtesy Galerie Marcilhac, Paris



Jauge restreinte
«Nous n’en sommes qu’au tout début», commente Patrick Perrin à propos de cette réduction des effectifs par rapport aux éditions londonienne, jusqu’ici la Ferrari de l’écurie PAD, et parisienne. Ce resserrement autour des secteurs clés que sont l’art décoratif du XXe et le design contemporain évite notamment la surenchère de stands, qui se cumulent de fait avec ceux d’Art Genève, cette dernière s’étant réservé tout naturellement les beaux-arts. Seuls les deux joailliers parisiens Lorenz Bäumer et Walid Akkad, le petit nouveau, ainsi que la prestigieuse galerie suisse d’archéologie Phoenix Ancient Art, s’écartent de cette ligne programmatique. Beaucoup de leurs confrères de l’art tribal (comme les habitués Flak ou Ratton) sont retenus à la Brafa  dont l’inauguration quelques jours avant cette première édition complique le calendrier. Quant aux autres fidèles de Paris et Londres  qui ont décliné l’invitation, la plupart invoquent, à l’instar de la galerie Mouvements modernes, un emploi du temps trop chargé. «De nombreux exposants, anglo-saxons notamment, se sont montrés intéressés ; je les ai invités au dîner d’ouverture. Si le bilan est bon, ils seront là l’année prochaine», annonce Patrick Perrin. La cartographie, elle, reste franco-française à quelques exceptions près. Mais n’est-ce pas déjà le cas à Design Miami Basel, où les enseignes hexagonales affirment d’année en année leur supériorité numéraire ? «Curieux», en recherche de «nouveaux clients», «fidèles» à l’esprit du PAD et au travail «appliqué» de son directeur, les participants 2018 se disent conscients des «inconnues» du marché genevois tout en restant optimistes. Certains, comme la Galerie Italienne, profitent même de l’occasion pour lancer un nouveau concept de stand, mélangeant pièces de design italien et art contemporain (Spazio Tattile), ou encore choisissent Genève plutôt que Paris (Marcilhac).

 

Jérôme Blanc (né en 1978), Arantèle, 2017, frêne tourné, pièce unique, diam. 20 cm. Galerie Latham. Courtesy de l’artiste et Galerie Latham, Genève
Jérôme Blanc (né en 1978), Arantèle, 2017, frêne tourné, pièce unique, diam. 20 cm. Galerie Latham.
Courtesy de l’artiste et Galerie Latham, Genève



Le classique pour caution
À l’image du Parisien Jacques Lacoste, qui propose sur son stand un «échantillon représentatif des artistes de la galerie», notamment une table de George Jouve dont on ne connaît aujourd’hui «qu’un seul exemplaire», les exposants sont restés sages. Pas d’angle thématique, aucune fioriture en vue. «Il s’agit de montrer des pièces de grande qualité, sans volonté de surprendre comme ça avait été le cas, par exemple, lors du dernier PAD Paris, où notre stand était dédié à l’art nouveau», s’explique le galeriste. Matières nobles (Damien Gernay) et lignes élégantes (Men Allen) chez l’éditeur de design contemporain Gosserez ; collection «signature» pour Maison Rapin et artistes phares  André Sornay en tête  chez Marcelpoil (Paris). Les valeurs sûres du goût «à la française» s’y mesureront aux créations suisses du XXe, Genève oblige. Ainsi le stand au style intentionnellement épuré de la galerie Marcilhac fait se côtoyer un bureau de Paul Dupré-Lafon, passé par l’ancienne collection Jacques Mostini, et de belles pièces uniques de Jean Dunand, né dans le Canton de Genève. Chez le Suisse Patrick Gutknecht, une paire de fauteuils crapaud de Jacques-Émile Ruhlmann et des appliques en bronze doré d’Armand-Albert Rateau  au modèle identique à celles réalisées pour Jeanne Lanvin  partagent la vedette avec un lampadaire «Tête de femme» en bronze d’Alberto Giacometti et des photographies, l’autre spécialité de la galerie. Bref, le choix du classique pour limiter les risques inhérents à toute première édition. Du côté des exceptions : Pierre Dumonteil et Armel Soyer (Paris), qui s’offrent respectivement l’audace, au sein d’une sélection éclectique, d’un focus sur le sculpteur animalier Jean-Marie Fiori et sur le designer Christopher Boots, qui vient tout juste de rejoindre la galerie.

 

Alessandro Mendini (né en 1931),  Colonna ollo (1980), meuble colonne, en bois laqué et marqueterie, 220 x 50 x 50 cm. Galerie Italienne.
Alessandro Mendini (né en 1931), Colonna ollo (1980), meuble colonne, en bois laqué et marqueterie, 220 x 50 x 50 cm. Galerie Italienne. © Marco Illuminati / Galerie Italienne, Paris



La patine Art Genève
Une chose est sûre, cette première édition du PAD peut compter sur la réputation croissante d’Art Genève, qui a réussi à s’imposer sur l’échiquier des foires d’art contemporain depuis son audacieuse implantation dans la ville romande, en 2012. Car Genève, «où l’économie se porte bien», tient à nous rassurer le marchand suisse Patrick Gutknecht, n’est ni l’incontournable Bâle, ni encore Bruxelles et son irrésistible décontraction. La cité calviniste, bousculée dernièrement par l’affaire Rybolovlev/Bouvier  un enfant du pays , a toujours brillé par sa discrétion. On loue d’ailleurs dans les allées d’Art Genève «l’esprit de salon». Ici pas de précipitation, mais la possibilité de passer du temps à parler des œuvres, comme le rappelle régulièrement à la presse son directeur, Thomas Hug. À cela s’ajoute une juste répartition entre galeries romandes et internationales  entendez «plus juste qu’à Art Basel». Menus Plaisirs, le cercle des collectionneurs franco-suisses fondé en 2011 par le conseiller en art Frédéric Elkaïm, y invite ainsi tous les ans ses adhérents, guidés cette année par la galeriste française Catherine Issert. «Arriverons-nous à susciter l’intérêt des amateurs d’art moderne et contemporain», s’interroge Félix Marcilhac Jr ? Au vu de la situation privilégiée du PAD au sein de Palexpo (en face de l’entrée), il sera en tout cas impossible à quiconque d’en perdre une miette.

 

3 QUESTIONS À
Lionel latham
 
 DR

Vous qui avez ouvert votre galerie en 1981 dans le centre historique de Genève, que pensez-vous de cette première édition suisse du Pavillon des Arts et du Design ?
C’est à mon sens une heureuse initiative, car il n’y a pas, dans toute la Suisse, de foires d’un niveau comparable au PAD, à part Design Miami à Bâle, bien sûr. Art Basel reste la référence pour le collectionneur suisse, mais mes clients vont aussi bien à la FIAC, à la Biennale Paris qu’à la Tefaf Maastricht ou à la Brafa. Je remarque qu’ils sont plus à l’aise sur les foires que dans l’espace, peut-être intimidant, de la galerie. On y noue plus simplement des contacts. C’est un coût important pour une enseigne comme la mienne – je n’en fais qu’une seule par an –, mais aujourd’hui indispensable.

Comment se porte le marché suisse, et celui de Genève en particulier ? Y a-t-il une demande forte en design, en arts décoratifs du XXe siècle et en arts appliqués, suisses notamment, votre spécialité ?
On peut relever un intérêt marqué pour les arts décoratifs du XXe siècle, que le marché local n’arrive pas à satisfaire. Il faut noter que la Suisse est un petit marché, clivé de plus par la barrière des langues. Les galeries alémaniques fréquentent peu la Suisse romande ; c’est ce qui a d’ailleurs précipité la fin du Salon des antiquaires de Lausanne, en 2015, et explique l’absence de ses galeries au PAD. Quant à Genève, c’est une ville moyenne, entourée de frontières commerciales ; il ne faut pas surestimer sa dimension internationale.

Quelles sont les périodes les plus appréciées aujourd’hui par vos clients ?
La tendance va clairement à la seconde moitié du XXe siècle, mais je connais des amateurs qui sont heureux de la baisse des prix, notamment pour l’art 1900, ce qui leur permet d’acheter à meilleur compte. Au PAD, mon stand sera 100 % suisse. J’y présenterai des pièces uniques de trois designers contemporains (Yves Boucard et Jérôme Blanc, des virtuoses du bois, Françoise Bolli pour les luminaires), ainsi que des céramistes historiques, comme Bonifas et Édouard Chapallaz, peu connus en France, mais que l’on trouve dans tous les grands musées européens. Des pièces allant de 1 000 à 100 000 €.

LE PAD
EN 5 DATES
1996 Création du PAD Paris par Stéphane Custot et Patrick Perrin, sous le nom de Pavillon des antiquaires et des beaux-arts
2007 Inauguration de l’édition londonienne ; le salon est rebaptisé Pavillon des Arts et du Design pour l’occasion
2008 Lancement du Prix du PAD Paris
2011 Une édition du PAD est organisée à New York, au Park Avenue Armory
2017 Lancement du PAD Genève, en collaboration avec la foire d’art moderne et contemporain Art Genève  
À savoir
PAD Genève du 1er au 4 février 2018 Palexpo SA, route François-Peyrot 30, Le Grand-Saconnex, Suisse. www.pad-fairs.com/geneve/fr

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne