Le nouveau philosophe de Jean-Honoré Fragonard

Le 25 mars 2021, par Carole Blumenfeld

Découverte en Champagne par maître Petit et le cabinet Turquin, cette toile du grand Jean-Honoré Fragonard disparue depuis 1779 place d'emblée le printemps sous de bons auspices...

Jean-Honoré Fragonard (1732–1806), Un philosophe lisant, toile ovale d’origine, 45,8 57 cm, dans son cadre d’origine estampillé Chartier.
Estimation : 1,5/2 M€ 
Adjugé : 7 686 000 €

Beaucoup se souviennent encore de la matinée du 4 mars 1998 à l’Hôtel Drouot. Un célèbre « œil de lynx » du quai Voltaire reconnaît alors le jaune de Fragonard sur une toile sale au possible, suspendue à un châssis à demi rompu. Il fait tout de suite le lien avec un croquis de Saint-Aubin en marge du catalogue Verrier de 1776. Il décroche son téléphone pour prévenir qui de droit, obtient un veto en quelques secondes – budget no limit – et cette vente sans catalogue devient quelques heures plus tard un événement d’envergure internationale. Le Saint Pierre pénitent de Fragonard, adjugé 8 MF, vient de revoir le jour en majesté après deux cent vingt-deux ans d’absence. Il en aura fallu deux cent quarante-deux pour que ce vieillard-ci pointe le bout de son nez… Il n’était plus attendu. Si Georges Wildenstein lui accorde en 1960 une entrée indépendante dans son catalogue de l’œuvre peint de Fragonard, ses successeurs le confondent volontiers avec le tableau du même sujet d’Hambourg. Un « saint Jérôme lisant, plein d’enthousiasme » de Fragonard est décrit par le miniaturiste Hall dans l’État de mes tableaux en huile, en pastel, en gouache en aquarelle et miniatures qui composent mon cabinet, avec les prix qu’ils m’ont coûté, 1778, le 10 du may. La liste, publiée par Villot en 1867, ne comporte pas de dimensions. L’année suivante, une toile ovale, de deux pieds sur dix-huit pouces de haut – 64 cm de large pour 48 de hauteur –, apparaît dans une vente connue comme celle du graveur Emmanuel-Jean-Népomucène de Ghent. Représentant « un Philosophe à tête chauve & barbe blanche ; il est assis, & a les yeux fixés sur un grand livre ; la touche en est fière & large ; on reconnoît dans ce morceau la main habile & sçavante de son Auteur », son interprétation donne du fil à retordre à bien des spécialistes. Or, Burton Fredericksen a récemment coupé court aux confusions au sujet de cette dispersion de 1779, en prouvant que Pierre Adolphe Hall était le principal vendeur, un « A » apparaissant en marge de l’exemplaire du catalogue, conservé à La Haye, devant les œuvres qu’il avait justement mentionnées l’année précédente dans sa liste. Il n’est donc plus utile de distinguer le tableau de 1778 de celui de 1779, et encore moins de reconnaître dans la description de 1779 le Philosophe lisant de la Kunsthalle d’Hambourg (59 72,2 cm), le seul tableau ovale connu de Fragonard qui correspondait au sujet. La réapparition de ce « nouveau » philosophe rebat donc les cartes, d’autant que le format semble bien plus cohérent. La datation de l’œuvre est une évidence. Au moment où il imagine les « figures de fantaisie », Fragonard donne également vie à un ensemble de vieillards, qui sont autant d’hommages aux vieux sages enturbannés de Tiepolo. Ces tableaux « plein de ragoût », pour citer le catalogue de la vente après décès du gendre de Boucher en 1770, sont autant de morceaux de bravoure exécutés en un laps de temps très bref, avec le feu de Rembrandt et de Frans Hals. Les Goncourt ont souvent tort, mais force est de reconnaître qu’ils n’ont pas leur pareil pour décrire avec verve l’« esquisseur de génie » : « Fragonard a été plus loin que personne dans cette peinture enlevée qui saisit l’impression des choses et en jette sur la toile comme une image instantanée. On a de lui dans ce genre des tours de force, des merveilles, des figures où il se révèle comme un prodigieux fa’ presto. »
Le point aigu d’une situation fugitive
La virtuosité de Fragonard, son « faire » rapide et envolé rendent compte d’un besoin irrépressible de peindre ou de dessiner. Si l'artiste n’avait pas été peintre, il aurait été sculpteur. Il tournoie ici autour de sa figure conçue en ronde bosse grâce à un sens incomparable de la lumière, et en maniant la matière généreuse comme un sculpteur le ferait avec de la glaise. La présence de traces de ses doigts n’est pas anodine et rend compte de cette jouissance, du plaisir de se confronter avec fougue à la couleur qu’il pose avec énergie ou sur laquelle il revient, au besoin, en retournant son pinceau pour apposer avec la hampe trois petits griffoni. Il modèle avec volupté les formes virevoltantes – que dire du traitement aérien des plis de l’habit –, il encense son sujet qu’il inscrit dans une dynamique prodigieuse. L’œuvre incarne le bonheur de peindre, l’exaltation et l’ardeur. Certes. Attention néanmoins à ne pas être dupe, car cet enivrement exceptionnel et magique n’est en aucun cas un élan spontané ou hasardeux, mais bien le fruit d’une réflexion mûrie, d’une culture vive d’allusions subtiles, destinées à une société extrêmement cultivée. Fragonard fixe un instant. Son esthétique veut que cet instant pictural ait son éloquence particulière, qu’il retienne le point aigu d’une situation fugitive. Si le Philosophe d’Hambourg découvre, presque ahuri, une pensée ou une image, celui-ci, avec une sagesse et une sérénité surprenantes, vérifie page après page – les deux ou trois premières feuilles sont enroulées – ses écrits. Grâce au camaïeu de jaune, le personnage fait corps avec les livres et le manuscrit. Le désir et l’effort d’authenticité — constituant l’un des pôles majeurs de la pensée du XVIII
e siècle et passant ici par ce travail sur la couleur — permettent à Fragonard du même coup de traduire l’éternelle quête de savoir du siècle des Lumières et de l’Encyclopédie. Au fond, c’est l’une des images les plus riches de son temps dont nous avons été privés durant plus de deux siècles et demi. Oubli désormais réparé.

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