Le Philosophe retrouvé de Jean-Honoré Fragonard

Le 25 mars 2021, par Philippe Dufour

Il s’agit de l’incroyable découverte d’un chef-d’œuvre de Fragonard… Connue par une description portée dans un catalogue de son temps, la toile refait surface près de deux siècles et demi après sa dernière apparition publique.

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), Un philosophe lisant, toile ovale, cadre d’origine estampillé Chartier, 45,8 57 cm.
Estimation : 1,5/2 M€
Adjugé : 7 686 000 €

L’exécution de ce portrait ovale non signé est d’une telle virtuosité qu’un seul nom semble s’imposer, porté par l’un des plus grands peintres français du XVIIIe siècle… Lorsque Me Antoine Petit le découvre en visitant une demeure de la Marne pour un inventaire de succession, le tableau, placé haut sur le mur, retient immédiatement son regard. Il demande à le décrocher et là, malgré les couches de vernis jauni, il n’hésite pas longtemps… ce d’autant plus qu’au dos du cadre une petite inscription à la plume, très ancienne, confirme son pressentiment : «Fragonard» ! Dans la même famille depuis plus de cent ans, l’œuvre, en très bel état, n’a jamais été restaurée. Elle a conservé toile et cadre d’origine, ce dernier marqué – fait exceptionnel – de l’estampille de Chartier. Bref, l’œuvre idéale, dont les qualités vont aussi subjuguer le cabinet Turquin, qui lui attribue rapidement la même paternité. En effet, comme le souligne l’expert Stéphane Pinta, «le Philosophe lisant s’inscrit indéniablement dans la série des portraits de fantaisie réalisés autour de 1768-1769, l’une des plus belles périodes d’un artiste au sommet de son art.» Rappelons qu’ils représentent des personnages masculins ou féminins, souvent vêtus «à l’espagnole», des écrivains, lecteurs, militaires, mais aussi parfois des philosophes ou des saints, alors très simplement drapés. La technique utilisée conforte cette datation. Elle reprend un procédé dans lequel Jean-Honoré Fragonard, influencé par la peinture hollandaise, excelle : le mouvement est traduit à grands coups de pinceau, créant des empâtements généreux. Comme à son habitude, l’artiste pourrait avoir jeté la matière directement sur la toile, sans dessin préalable, mettant toute son énergie dans ces figures exécutées en un seul jet. Quant au lumineux coloris, il décline toute une gamme de tons chauds, usant en particulier de ce jaune clair qui est un peu sa signature. Dans les écrits de son temps, on a pu relever au moins neuf mentions de tableaux de Fragonard dépeignant des têtes ou des bustes de vieillards, dont l’un se trouvant aujourd’hui à la Kunsthalle de Hambourg. Notre Philosophe lisant, lui, semble plutôt correspondre à la description d’une toile consignée en 1778 dans l’inventaire de ses collections par le miniaturiste Pierre Adolphe Hall (voir page 12). L’année suivante, cette même œuvre serait passée dans une vente de tableaux organisée à Paris par le graveur De Ghendt. Depuis, on en avait perdu la trace… ce qui laisse augurer d’une grande bataille d’enchères au tout début de l’été !

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