Le Louvre, musée du pillage ?

Le 22 juillet 2021, par Vincent Noce
copyright RMN-Grand-Palais-Olivier Ouadah

Un ouvrage qui vient de paraître aux États-Unis et au Royaume-Uni, sous la signature de Cynthia Saltzman, est consacré à l’histoire des Noces de Cana, le plus grand tableau du Louvre. Le musée ne lui rend guère hommage dans la salle de États, envahie par la foule défilant devant la Joconde –un portrait qui n’a rien à voir avec les fastes de la peinture vénitienne. En dépit de ses honnêtes commentaires sur la création de Véronèse, Cynthia Saltzman ne se pose pas en historienne de l’art. Le titre choc (Plunder, «pillage») et la première phrase semblent donner le ton, parlant de «cette sublime peinture arrachée par les Français d’un mur du monastère de San Giorgio Maggiore en 1797». «Napoléon Bonaparte est un pilleur d’art, un des pires de l’Histoire, se vantant de ses vols et faisant parader son butin.» Le soupçon pèse sur le Louvre, celui d’avoir fondé la plus belle collection de peintures au monde sur la spoliation, à commencer par les «confiscations et appropriations dans les palais royaux, les églises, les monastères et les couvents aussi bien que dans les palais des aristocrates exilés». L’ouvrage, heureusement, gagne en complexité, l’auteur parvenant à dresser une synthèse imagée des pillages napoléoniens à travers l’Europe. Paradoxalement, cette foison de documents et d’anecdotes vient amender ces préliminaires moralisants. Elle-même souligne que la législation internationale de protection du patrimoine dans les conflits ne prit naissance qu’à la fin du siècle. Autres temps, autres mœurs – et celles-ci sont encore largement partagées. Les traités imposent aux vaincus la remise d’œuvres d’art au même titre que des sommes d’argent, des fournitures militaires, des chevaux ou des navires. Napoléon en a fait un programme politique.

Avant de devenir une victime innocente des conquêtes de Bonaparte, Venise n’avait pas agi si différemment.

À leur entrée au Louvre, il organisa un défilé de ces tributs «libérés du despotisme», faisant de Paris la capitale d’une Europe nouvelle. À la chute de l’Empereur, les alliés récupérèrent les œuvres dans un certain désordre. Excipant des «droits de la guerre», les Britanniques furent même tentés d’aller se servir dans les collections du Louvre pour faire de Londres «la capitale des arts» – comme quoi cet état d’esprit était assez général. Mais il fallait aussi ménager la France de la Restauration. Le livre ne dissimule pas une certaine faiblesse envers Venise, à l’indépendance perdue dans la rivalité entre grandes puissances. Mais avant de devenir une victime innocente, la cité n’avait pas agi si différemment. Ses troupes n’eurent pas de scrupules à mettre à sac Constantinople, rapportant les ouvrages d’art, dont les chevaux de la place Saint-Marc, dont Napoléon s’empara à son tour. Tout entière, elle s’est construite sur l’usage de la force, pour imposer le monopole du commerce méditerranéen et, littéralement, désertifier la côte dalmate afin de s’approvisionner en piliers sur lesquels reposent les palais gothiques. La Cène de Véronèse ne revint pas au monastère, lequel finit dévasté par la troupe avant d’être longtemps laissé à l’abandon. Les conservateurs firent valoir que sa taille rendait l’opération dangereuse. L’argument n’avait pas empêché son départ de Venise, qui l’a passablement abîmée – sans parler de ses déménagements pour la mettre à l’abri au cours de la dernière guerre mondiale… mais enfin, à l’époque, il fut entendu. Les Noces de Cana firent l’objet d’un échange avec un tableau de Le Brun, aujourd’hui accroché à l’Accademia. Il peut paraître inégal, mais cet accord a été formalisé. Le Louvre ne devrait pas avoir à redouter de telles recherches, car elles aident in fine à surmonter les a priori «politiquement corrects» en remettant les événements dans leur contexte. 

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