Restitutions, la France résiste encore et toujours

Le 08 juillet 2021, par Vincent Noce

Cette huile sur toile de Camille Pissarro, Une place à la Roche-Guyon, 1867 (50 x 61 cm) était le lot n° 362 de la vente de succession d’Armand Dorville, à Nice, en juin 1942.
© DR Courtesy DDB

Il y a plus de deux décennies, à Stockholm, lors d’une conférence internationale sur la restitution des œuvres d’art pillées par les nazis, le représentant de la France me faisait observer que, plutôt que la voie de la médiation avec les familles de victimes, les Français opteraient toujours pour le conflit judiciaire. En ce laps de temps, rien, ou si peu, ne semble avoir changé dans l’état d’esprit de l’administration. Une fois encore, elle met en jeu l’image du pays et de ses musées en refusant de restituer les œuvres issues de l’héritage d’Armand Isaac Dorville, dispersé en 1942 à Nice (voir l'article Ventes Dorville : l’État récuse la spoliation de la Gazette n° 23, page 288). L’État ainsi que les musées du Louvre, d’Orsay, de Nice, de Grenoble, de Troyes et de Compiègne se retrouvent donc aujourd’hui assignés au tribunal en référé par ses héritiers, qui réclament l’annulation des ventes et la restitution de 21 œuvres. Douze furent acquises directement à Nice par l’émissaire du Louvre, René Huyghe, et neuf après la guerre. Comme l’éminent conservateur a noué sans état d’âme une relation avec l’administrateur dépêché par le Commissariat général aux questions juives du régime de Vichy, l’État, qui se sent quand même un peu coupable, a proposé de rendre les neuf acquisitions, mais contre remboursement du prix réévalué. Il a en effet considéré, sur avis de la CIVS (Commission d’indemnisation des victimes des spoliations), que, comme le montant de la vente a pu être restitué en 1947 aux survivants, celle-ci ne pouvait être considérée comme une vente forcée. Et ce, alors même qu’une sœur d’Armand Dorville et ses filles n’ont jamais rien perçu de l’héritage, ayant disparu en 1944 à Auschwitz. Dans son assignation, Me Corinne Hershkovitch fait ainsi valoir que la famille n’a pu librement disposer de ses biens alors qu’elle était victime des lois raciales.

Une fois de plus, la France se distingue en s’exposant à un procès qui, pour des années, va abîmer son image

Aucun des musées concernés n’a élevé la voix. La position du Louvre est particulièrement paradoxale puisqu’il a embauché la chercheuse ayant révélé «une des ventes spoliatrices les plus importantes» de l’époque, Emmanuelle Polack, mais a laissé la voie libre au chef du cabinet graphique, Xavier Salmon, pour assurer publiquement que la vente, au final, «n’était pas spoliatrice». Ce déni est d’autant plus dommageable que l’exécutif, devant la critique montante à l’égard du scandaleux retard français en matière de restitution, en a réorganisé le dispositif. Dès son premier examen, celui-ci a échoué. Dans le même temps, la famille obtient des restitutions du musée de Berlin, de l’Allemagne fédérale et de collectionneurs par le biais de maisons de ventes comme Christie’s. Une fois encore, la France se distingue donc en s’exposant à un procès qui, pour des années, va abîmer son image. Depuis la décennie 1990, l’État a perdu tous les procès en demande de restitution. Le musée de Strasbourg a dû rendre un carton donné à Klimt, le tribunal dénonçant au passage sa «mauvaise foi» ; le Louvre a dû restituer un Tiepolo et d’autres peintures revenues d’Allemagne, issues d’une autre vente de succession, qu’il trouvait elle aussi normale ; les musées de Troyes et de Marseille viennent d’être condamnés à rendre des paysages de Derain, provenant du marchand et résistant René Gimpel, mort en 1945 en déportation. À chaque fois, l’administration et ses avocats utilisent tous les arguments possibles et imaginables pour empêcher les familles des victimes du nazisme d’accéder à leurs droits. Le processus apparaît profondément vicié. Cherchant toutes les arguties pour nier l’exercice de la force sur les Dorville, la CIVS assure avoir agi en équité, fidèle aux recommandations de la conférence de Washington de 1998. Mais, comment qualifier d’équitable une procédure dans laquelle le détenteur des tableaux revendiqués s’érige en juge et partie ? 

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