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Le grand retour de la Biennale, foire française de référence

Le 18 novembre 2021, par Stéphanie Pioda

Cette 32e édition de la Biennale, sous la houlette de Henri Jobbé-Duval, s’ouvre à la création contemporaine en valorisant les savoir-faire d’exception et réaffirme sa dimension internationale, pour redevenir l’événement de référence français.

Le grand retour de la Biennale, foire française de référence
Marjane Satrapi (née en 1969), Sphinge, 2020, acrylique sur toile, 160 x 100 cm (détail).
COURTESY GALERIE FRANÇOISE LIVINEC. © Photo Luc Paris 

« La Biennale est en ordre de marche !» lance fermement Mathias Ary Jan. Si, aujourd’hui, le vice-président du Syndicat national des antiquaires (SNA) peut affirmer cela comme une réalité, la Biennale a été en suspens pendant quelques longues semaines, lorsque Alexis Cassin, à qui avait été confiée l’organisation du salon en mars, a jeté l’éponge cet été. Cette incertitude se traduit d’ailleurs dans le titre de l’exposition que Nicolas Bourriaud a organisée à la rentrée dans son espace, quai Voltaire : «Notre Biennale 2021». Le contexte était délicat mais le SNA a mis les moyens pour maintenir l’édition et redonner sa superbe à un événement phare qui fédère la profession depuis 1962 (avec le soutien, à l’époque, d’André Malraux). Pour cela, il a confié la direction artistique à Henri Jobbé-Duval, une personnalité incontournable du marché de l’art dont le nom est indéfectiblement associé à la création de la FIAC, au Salon nautique, à Art Paris ou à Révélations, la première Biennale des métiers d’art. Il a œuvré pour le repositionnement et le renouveau de la Biennale qui, de première foire de la rentrée au Grand Palais, glisse sur le calendrier pour s’inscrire comme le nouveau rendez-vous du mois de novembre au Grand Palais Éphémère. La durée est allongée, puisqu’elle passe de quatre ou cinq à dix jours (pour inclure deux week-ends), tout en gardant la fréquence annuelle. Henri Jobbé-Duval s’en amuse : «Ce sera la seule Biennale au monde à être annuelle ! Mais beaucoup d’événements portent en leur nom une réalité qui n’est plus : le Paris-Dakar ne passe plus à Dakar…»

 
Alaska, Bas Yukon, XIXe siècle. Masque de chamane, yup’ik, eskimo, h. 53 cm. COURTESY GALERIE FLAK. PHOTO DANIELLE VOIRIN
Alaska, Bas Yukon, XIXe siècle. Masque de chamane, yup’ik, eskimo, h. 53 cm.
COURTESY GALERIE FLAK. PHOTO DANIELLE VOIRIN


Préserver l’équilibre
Mais surtout, il la projette dans le XXIe siècle, avec un ancrage autour des savoir-faire d’exception et haut de gamme, qu’il ouvre au design et à la création contemporaine. Ce positionnement a séduit Alice Kargar, la directrice associée de la Maison Rapin, comme elle en témoigne : «Nous avons été enchantés de savoir que les organisateurs avaient décidé de remettre en place cet événement et nous avons décidé d’y participer, heureux de contribuer à replacer Paris comme la capitale des arts et du savoir-faire.» Elle y présentera notamment des grands meubles en ambre de Kam Tin (entre 100 000 et 150 000 €) et des miroirs de Robert Goossens (entre 25 000 et 55 000 €). Ce sont des pièces de collection, dont certaines en édition limitée, créées dans le même esprit que celui des ébénistes des XVIIe-XVIIIe siècles – André-Charles Boulle ou Charles Cressent – ou celui des grands ensembliers du XXe siècle tels Jean-Michel Frank, Eileen Gray, Jean Dunand ou Albert-Armand Rateau. Jean-Jacques Dutko dévoilera d’ailleurs un ensemble composé d’un bureau et d’une chaise de ce dernier, dessinés vers 1920-1925 pour l’hôtel particulier de Jeanne Lanvin, rue Barbet-de-Jouy dans le 7e arrondissement – une signature que l’on retrouvera à la galerie Mathivet, avec un fauteuil plus tardif, de 1930. Jean-Jacques Dutko gardait cet ensemble depuis de nombreuses années et il a décidé de l’exposer avec Luigi Toninelli, un confrère avec lequel il participait au Salon dans les années 1980. Si les joailliers font leur retour, c’est de façon plus modérée, un point auquel a été attentif le directeur artistique : «À un moment donné, la place accordée à la haute joaillerie a été trop importante, au point peut-être de déstabiliser la lecture que l’on pouvait avoir de la Biennale. Nous avons été attentifs à ce qu’un équilibre entre les différentes spécialités soit préservé, de l’archéologie à l’art contemporain en passant par l’art islamique, l’art ancien ou les arts extra-européens.» On ne retrouve pas encore les poids lourds que sont Chaumet, Van Cleef & Arpels ou Cartier, mais parmi les neuf stands de la spécialité on compte Vever, qui renaît à l’aube de ses 200 ans – une maison célèbre pour ses bijoux art nouveau portés par les têtes couronnées ou les élégantes les plus en vue de la Belle Époque (voir Gazette n° 28, page 98). On pourra donc se délecter à la fois de pièces historiques et s’émerveiller des prouesses récentes, entre la galerie Alain Pautot et Elsa Jin, Bernard Bouisset et Larengregor, Hervieux & Motard et Horovitz & Totah.


 
Alberto Giacometti (1907-1966), L’Homme qui marche, 1957, bronze, 39,1 x 10,9 x 18,6 cm. COURTESY GALERIE MICHEL GIRAUD. © SUCCESSION ALBE
Alberto Giacometti (1907-1966), L’Homme qui marche, édition posthume, bronze, 39,1 x 10,9 x 18,6 cm.
COURTESY GALERIE MICHEL GIRAUD. © SUCCESSION ALBERTO GIACOMETTI / ADAGP, PARIS, 2021

Défendre le marché français
Tirer le fil jusqu’à l’art contemporain se justifie également par un processus naturel qui, comme l’explique Éric Dereumaux de la galerie RX, «fait que les artistes controversés des années 1960 finissent par entrer dans l’histoire de l’art. Ainsi, Hermann Nitsch, que nous présentons en solo show est un artiste avant-gardiste devenu un classique, il a donc toute sa place dans le cadre de la Biennale, tout comme des Shiraga ou des Mathieu qui occupent une place importante sur le marché». La fourchette des œuvres de Nitsch s’étend de 7 000 € pour des dessins à plus de 100 000 € pour des tableaux de 2 mètres sur 3, des prix qui ont grimpé de 30 % depuis quatre ans et depuis que la galerie RX le représente. Pour Françoise Livinec, «les artistes de la galerie s’inscrivent dans l’histoire de l’art, renouvellent les techniques et les modes d’expression, inventent un vocabulaire personnel éloigné des modes. Leur travail ascétique, exigeant, convainc aujourd’hui de nombreux collectionneurs de divers horizons qui s’entourent d’œuvres d’époques différentes, reliées entre elles par le caractère sacré de l’expression artistique.» Elle fera un grand écart de 500 à 50 000 € sur son stand, avec Marjane Satrapi (Sphinge, à 40 000 €), Loïc Le Groumellec (Maison, 35 000 €) ou Jang Kwang Bum (Montagne, 25 000 €). L’Opera Gallery, qui aura l’un des plus grands stands avec 130 mètres carrés, présentera un solo show de Pierre Soulages. Une démonstration de force, mais surtout l’envie de surprendre, ce que partagent beaucoup de galeristes. Michel Giraud a réservé un nombre important d’œuvres des frères Giacometti dont une sculpture d’Alberto. Un événement puisqu’il s’agit de la toute première conception de L’Homme qui marche : «Cette version est numérotée 1/8 et a été exposée dans quatre musées majeurs depuis sa réalisation.» Elle est restée dans la même collection depuis que Diego l’a vendue après la mort d’Alberto. Giulia Pentcheff fait un pas de côté en présentant un volet plus rare et recherché de l’œuvre d’Auguste Chabaud, avec un Clown du cirque Medrano, de sa période dite «parisienne» ou «fauve», autour de 1907. Mathias Ary Jan, spécialiste de la Belle Époque, surprendra avec le Pont de Brooklyn de Bernard Buffet, une toile de 1958 de 2 mètres de haut qui n’est jamais passée en vente publique. Benjamin Gastaud, de BG Arts, est fier de proposer une série de douze vases Formose de couleurs différentes, modèle en verre soufflé-moulé, créé en 1924. La galerie Flak fait l’événement avec un focus sur les arts du Grand Nord américain, une sélection d’œuvres exceptionnelles d’Alaska (un masque eskimo yupik, au-delà de 500 000 €) et de la côte nord-ouest du Canada (Northwest Coast). Avec 63 exposants – dont cinq musées – venant d’Autriche, de Belgique, d’Espagne, des États-Unis, de France, de Monaco, du Royaume-Uni et de Suisse, la Biennale se relance de façon prometteuse, comme le laisse entendre Michel Giraud : «Nous avons un champion en France qui s’appelle la Biennale, un cheval de course qui défend le marché français.» Et qui ouvre une nouvelle page de son histoire.


 
Jean-Pierre Laÿs (1827-1887), Le Bien et le Mal, 1871, huile sur toile, 194 cm x 128 cm. COURTESY GALERIE SEGOURA
Jean-Pierre Laÿs (1827-1887), Le Bien et le Mal, 1871, huile sur toile, 194 cm x 128 cm.
COURTESY GALERIE SEGOURA


 
3 questions à…
Henri Jobbé-Duval
directeur artistique de la Biennale

Quelle est la philosophie de cette nouvelle édition ?
«Nous avons fait le maximum pour que cette 32e édition soit un succès, pour les visiteurs tout comme pour les participants qui ont pris des engagements financiers mais aussi pris le parti de continuer à défendre un groupement professionnel de 120 ans d’âge. Il est évident que l’équilibre financier ne sera pas atteint cette année (le prix des stands est de 850 € le m2 pour les adhérents du SNA et 1 100 € pour les non adhérents, ndlr) et la perte sera supportée par le SNA qui se bat pour l’intérêt du secteur. J’espère que cette Biennale sera un marqueur pour que Paris retrouve, dans les prochaines années, un événement phare repositionné avec l’aura internationale qu’elle mérite car elle défend les valeurs portées par les acteurs autour du patrimoine, de la connaissance et des compétences, de l’excellence et de la transmission.

Comment atteindre cet objectif ?
Je crois en la nécessité d’un rapprochement entre les professionnels, c’est pourquoi nous avons invité des institutions et passé un accord avec Artgeneve, qui organise la Biennale de sculpture de Genève, Sculpture Garden. Thomas Hug présentera ainsi une dizaine d’œuvres et en retour nous comptons promouvoir les antiquaires français en Suisse lors d’une prochaine édition d’Artgeneve. Si nous voulons exister au-delà de l’Hexagone, ce n’est pas avec du protectionnisme mais en établissant un dialogue avec différents partenaires.

Il s’agit aussi de s’adapter à une nouvelle demande ?
La scène internationale a toujours en tête le prestige de la Biennale avec un contenu qui correspondait à une époque et qui doit être revisité entièrement pour répondre aux attentes d’un nouveau public, tout en donnant des repères pour l’avenir. Dans vingt ans, les visiteurs d’aujourd’hui seront les acheteurs de demain et il est crucial de les sensibiliser et de leur donner le goût. Rappelons que Paris est une ville emblématique et que l’image de la France continue de rayonner dans le domaine du luxe et de la culture. Nous voulons redonner un événement majeur dans ce domaine-là.»
Armand-Albert Rateau (1882-1938), ensemble composé d'une chaise et d'un bureau, créé pour Jeanne Lanvin vers 1920-1925. COURTESY GALERIE D
Armand-Albert Rateau (1882-1938), ensemble composé d'une chaise et d'un bureau, créé pour Jeanne Lanvin vers 1920-1925.
COURTESY GALERIE DUTKO


à voir
La Biennale Grand Palais Éphémère,
avenue Pierre-Loti, Paris VIIe,
du 26 novembre au 5 décembre 2021
www.labiennaleparis.com

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