Le faux peut attendre

Le 02 mai 2019, par Vincent Noce
   
© Geneviève Marot

La condamnation, le 17 avril dernier pour contrefaçon, du marchand américain Gary Snell, qui avait mis en vente des centaines de (mauvaises) copies en bronze de Rodin, est prononcée dix-huit ans après le dépôt de plainte du musée Rodin. Et encore, l’arrêt peut faire l’objet d’un recours en cassation, ce qui pourrait bien mener la procédure jusqu’au terme d’une vingtaine d’années. L’auteur du délit est désormais septuagénaire. Si l’on reprend ces paramètres, le processus ouvert il y a quatre ans sur les soupçons de faux pesant sur une série de tableaux anciens a donc quelque chance d’aboutir d’ici 2035. Sans compter les parties civiles, dont les tableaux sont maintenus sous séquestre, le principal concerné, qui vient de fêter son 74e anniversaire, peut donc prendre son mal en patience. À ce jour, il n’a été ni mis en examen ni même entendu. Giuliano Ruffini a écoulé des dizaines de peintures, dont certaines se sont vendues pour des millions avant d’être dénoncées comme des faux par des laboratoires aux États-Unis et en Europe. Naturellement, les scientifiques ne sont pas unanimes. Quant à l’intéressé, il proteste de son innocence, en soulignant que les attributions aux grands maîtres du passé ne relèvent pas de lui, mais des experts de tous ordres. Le procès qui s’est tenu en avril à Londres concernant l’un de ces cas  un portrait portant la signature de Frans Hals  a effectivement jeté une lueur plutôt inquiétante sur la construction de l’expertise. Pour un habitué du palais de justice de l’île de la Cité, les audiences du tribunal de l’Amirauté de Sa Majesté tiennent de la plongée ethnographique. L’atmosphère n’est pas sans rappeler celle d’une grand-messe. Les témoins prêtent serment sur la Bible, «au nom du Dieu tout-puissant».

Le processus ouvert il y a quatre ans sur les soupçons de faux pesant sur une série de tableaux anciens a donc quelque chance d’aboutir d’ici 2035.

À l’entrée ou à la sortie de la salle, les présents s’inclinent en direction du magistrat, qui officie seul. Une bonne vingtaine d’avocats se pressent dans une salle bondée, où les chaises deviennent une épice plus précieuse que les paquets d’encens au port de Londres au XVIIe siècle. L’atmosphère est tendue, les disputes scolastiques sur des points de droit des affaires se traînent sur deux semaines. Les coûts sont faramineux. Il se murmure que Sotheby’s aurait dépensé plusieurs millions de livres en frais judiciaires. À moins d’un million, simple citoyen, passez votre chemin… En France, il aurait fallu quelques heures pour décider de l’annulation de la vente. À Londres, s’attachant au détail des contrats, la cour a discuté une demi-journée de la signification des termes «scholars» et «experts», et du nom de ceux qui pouvaient être reconnus comme «scholar» ou «expert» pour l’artiste ou pour la période. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour savoir que deux spécialistes ont publié l’œuvre de Hals : Seymour Slive et Claus Grimm. Le premier, mort en 2014, était de la vieille école, qui se montrait assez généreuse dans ses attributions ; le second est de cette génération qui a voulu appliquer des critères plus stricts. Personne ne sera étonné de savoir que le négoce préférait avoir affaire à l’un plutôt qu’à l’autre, surnommé «le grincheux» (grim). Les échanges de mails donnent ainsi un aperçu assez troublant des us et coutumes du marché de l’art. Claus Grimm n’a jamais cru à ce tableau et son avis a été écarté. Quant à Seymour Slive, il aurait dit à un marchand qui l’a répété à un confrère qu’il s’agissait d’une belle découverte. Son attribution s’édifie sur l’incertain de ces ouï-dire, avant de se retrouver inscrite dans un catalogue, puis dans un papier du Burlington, pour finir dans une monographie, qui se borne à mentionner cet article  la boucle est bouclée. Donné comme chef-d’œuvre tardif de Hals sans l’ombre d’un doute, le portrait s’est quand même vendu pour plus de douze millions de dollars en 2011.

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