Le château de Lunéville, un phénix lorrain ?

Le 03 décembre 2020, par Sarah Hugounenq

Depuis les ravages de l’incendie de 2003, le château de Lunéville a joué la discrétion. Mais un projet de réhabilitation pharaonique vient d’être lancé : au programme, restauration, remeublement, festival des métiers d’art et acquisitions prestigieuses.

La façade sur cour du château.
© GBERGER- CD54

On croyait à peine avoir changé de lieu quand on passait de Versailles à Lunéville » : le bon mot de Voltaire avait des allures de sarcasmes, tant la rivalité était grande entre le puissant duché de Lorraine et Louis XIV. Pour assurer l’accession au trône d’Espagne de son petit-fils Philippe duc d’Anjou, futur Philippe IV, le Roi-Soleil fut contraint de restaurer la suzeraineté impériale sur les duchés de Lorraine et de Bar. Par le traité de Ryswick (1697), Léopold Ier (1679-1729) récupéra ses terres et s’installa non dans la capitale nancéenne, encore occupée par l’armée étrangère, mais à Lunéville. Hissé au rang de résidence ducale, le modeste château féodal, lieu de villégiature des ducs de Lorraine depuis le XIIIe siècle, est aussitôt revu et corrigé par Germain Boffrand (1667-1754) : l’architecte le transforma en véritable « Versailles lorrain ». Élève de Jules Hardouin-Mansart et du sculpteur François Girardon, il s’entoure d’artistes, comme François Dumont (1688-1726), qui pareront les façades de mascarons, captifs fougueux, satyres et nymphes expressives. À l’image des innovations d’André Le Nôtre à Versailles, les parterres du jardin « à la française » se couvrent de cascades et bassins ornés de sculptures allégoriques et mythologiques sous les ciseaux de Barthélemy Guibal (1699-1757). Tantôt fidèle à la beauté classique, tantôt relevant de l’exubérance rocaille insufflée par Stanislas Leszczynski (1677-1766), ancien roi de Pologne et duc de Lorraine, ces sculptures, ainsi que les pavillons et kiosques qui les accompagnaient, furent détruits par Louis XV, qui avait récupéré le duché à la mort de son beau-père. Sur une trentaine, seuls six groupes sculptés ont survécu et témoignent des fastes d’antan.
 

Mascaron à tête de satyre, façade du château. © GBERGER- CD54
Mascaron à tête de satyre, façade du château.
© GBERGER- CD54


Crépuscule
Ce n’étaient que les balbutiements d’un long et profond déclin. En 1766, un premier incendie embrasait la robe de chambre de Stanislas, lui coûtant la vie. Conséquence immédiate, ses terres furent rattachées à la France. Mais, désargenté après les dépenses somptuaires de Louis XIV, le royaume dut transformer l’édifice en caserne de cavalerie. Désaffecté après la Révolution, le château voit sa chapelle transformée en magasin à fourrage. Malgré le réveil patrimonial de la Restauration, Prosper Mérimée, à la tête de la jeune commission des monuments historiques, refuse de classer le château. Il faudra attendre 1998 pour qu’il le soit en totalité, cinq ans seulement avant qu’un terrible incendie ne le ravage de part en part dans la nuit du 2 au 3 janvier 2003. Quelque dix-huit ans plus tard, les appartements ducaux sont restés figés dans le temps : les riches tentures ont laissé place à des murs noircis par les flammes, le précieux mobilier a été évacué, les parquets sont souillés de débris et de suie… Réunies depuis la création d’un musée dans le château en 1945, les œuvres – mirabilia, peintures, sciences naturelles, etc. –, témoignant de l’histoire du duché avant son rattachement à la France, sont dans leur grande majorité parties en fumée. Dans ce sombre tableau, le rachat en 2017 par le conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, au prix symbolique de 10 €, de la partie du château encore dévolue aux Armées, a agi comme un déclic : l’édifice devait être remis en valeur. Après la crainte d’une cession à un consortium privé, le département a finalement annoncé début 2020 un vaste projet de réhabilitation publique, aux contours encore flous. Programmés sur les dix prochaines années, les travaux visent à rénover l’ensemble du château dont les espaces ouverts au public ne sont encore qu’une portion congrue de l’édifice. Outre les jardins à la française, la chapelle, restaurée en 2010 mais déjà recouverte d’un filet de sécurité, est le seul espace historique accessible. Tandis qu’une exposition semi-permanente thématique retraçant l’histoire du château et de la cour lorraine se tient dans les communs nord. Occupant actuellement 1 280 mètres carrés, le parcours doit à terme s’étendre sur 12 000 mètres carrés, dont 4 700 d’appartements ducaux. « La taille de l’édifice est impressionnante, reconnaît Lorraine Rivain, directrice du château. C’est pourquoi nous devons réfléchir aux fonctions à installer dans les différentes zones pour attirer une fréquentation en adéquation avec l’ampleur du lieu. »

 

Pierre Gobert, François III de Lorraine, enfant, vers 1772, huile sur toile, 89,5 x 70 cm, musée de Lunéville. © Cliché galerie A. Bordes
Pierre Gobert, François III de Lorraine, enfant, vers 1772, huile sur toile, 89,5 70 cm, musée de Lunéville.
© Cliché galerie A. Bordes


Un musée laboratoire
Dans l’attente du bilan sanitaire du mobilier des appartements ducaux pour déterminer la pertinence d’un remeublement, la priorité est donnée au parcours muséal, dont l’accrochage doit s’étendre dans le corps central aux planchers éventrés, mais aussi dans la salle des trophées dissimulée sous les échafaudages et l’escalier d’honneur. Une enveloppe de près de dix millions d’euros a été entérinée par le département pour leur rénovation, l’appel d’offre public lancé au printemps et une inauguration projetée à l’horizon 2023-2024. « Pour l’heure, les collections du musée sont présentées dans des espaces où il ne subsiste plus rien de l’histoire palatiale, ce qui est très frustrant », explique Thierry Franz, le conservateur. Si le rapprochement avec les collections d’arts décoratifs du XVIIIe siècle du musée municipal de l’hôtel abbatial n’est pas exploré, le château mise sur une active politique d’acquisition pour pallier la perte de quelque 800 œuvres en 2003. En 2017, le Portrait de François III, futur duc de Lorraine, âgé de trois ans par Pierre Gobert (1662-1744) a été acquis auprès de la galerie Alexis Bordes. Provenant d’une collection particulière en Sologne, le tableau figure dans l’inventaire de 1732 comme appartenant à la collection personnelle d’Élisabeth-Charlotte d’Orléans (1676-1744), nièce de Louis XIV et dernière duchesse de Lorraine. Toujours chez Alexis Bordes, le château s’est enrichi en 2018 de quatre allégories (architecture, géométrie, sculpture et astronomie) que Claude Charles (1661-1747) avait réalisées à l’occasion de « la joyeuse entrée », le 10 novembre 1698, du duc de Lorraine et sa femme Élisabeth-Charlotte dans la ville de Nancy, tout juste restituée par la France au duché de Lorraine. Dans ce parcours en devenir, sorte de laboratoire pour le futur musée, de nombreuses œuvres sont ou seront en dépôt pour nourrir les trois thématiques retenues : la floraison des arts sous Léopold puis Stanislas, l’héritage culturel, scientifique et philosophique de Lunéville sur son territoire, et l’atmosphère champêtre qui régnait au château. Outre les prêts exceptionnels du palais des Ducs de Lorraine à Nancy actuellement en travaux, Sèvres a accordé celui de ses 1 200 cache-pots en faïence, commandés par Marie-Antoinette pour le Petit Trianon, écho à l’intérêt d’Élisabeth-Charlotte pour les jardins rustiques. À brève échéance, d’autres œuvres du XVIIIe siècle lorrain devraient être déposées par le Mobilier National, comme une série de tapisseries qui avaient été accrochées dans la salle des Fêtes du palais de l’Élysée jusqu’à leur rénovation en 2019.
Valoriser les savoir-faire
Aussi vive puisse-t-elle être, la politique d’acquisition ne suffira toutefois pas à combler les œuvres perdues dans les affres de l’histoire. Lorraine Rivain se refuse à réduire son projet scientifique et culturel à une préoccupation exclusivement historique, pour en faire une réflexion sur les liens entre territoire et savoir-faire au fil des siècles. La faïencerie de Lunéville, plus ancienne manufacture de faïence encore en activité en France, et le conservatoire de broderie ne sont qu’à quelques mètres. Au début du XXe siècle, les frères Muller, élèves d’Émile Gallé, installent leur production de verre soufflé et décoré dans la cité. Baccarat n’est qu’à une vingtaine de kilomètres au sud, tandis que la cristallerie de Vannes-le-Châtel, en activité depuis 1765, est à 60 kilomètres à l’ouest… En misant sur la continuité des métiers d’art lorrain comme fil rouge de sa future présentation, le château réfute une vision nostalgique de son histoire, mais ambitionne de devenir une vitrine des savoir-faire du territoire.

à voir
La saison dédiée à la sculpture du XVIIIe siècle en Lorraine, en 2021,
château de Lunéville, place de la 2e DC, Lunéville (54), tél. : 03 83 76 04 75,
chateauluneville.meurthe-et-moselle.fr

et palais des Ducs de Lorraine - Musée lorrain, 66, Grande-Rue, Nancy (54), tél. : 03 83 85 30 01,
www.musee-lorrain.nancy.fr
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