Le charisme d’une donation américaine

Le 24 novembre 2016, par Sarah Hugounenq

La collection Hays offerte au musée d’Orsay ne se mesure pas seulement à son ampleur, mais aussi à la manière dont elle va transformer l’institution. À l’heure où Donald Trump prend les rênes des États-Unis, ce geste est aussi une leçon d’humanisme à l’américaine.

Intérieur de Marlene et Spencer Hays à Nashville.
© Photo John Schweikert

Tout a commencé dans les années 1970, lorsque Marlene Hays présente à son mari un ektachrome d’un tableau de Bartholomeus Maton, peintre hollandais du XVIIe siècle, en vue de décorer leur appartement new-yorkais. Il fait montre de son incompréhension. Pourquoi acheter une «image» si chère ? Aussi délicieuse que soit l’anecdote, elle montre combien le couple, qui se hisse aujourd’hui au premier rang des donateurs d’œuvres d’art en France, fut longtemps novice en la matière. «Leur collection dont le premier tableau fut acheté assez tard est le résultat d’un lent affinement du goût, explique Yves Badetz, responsable des acquisitions au musée d’Orsay. Leur réflexion témoigne d’un parti pris francophile très développé, peu courant. En outre, la collection s’intègre à Nashville dans un intérieur évoquant le grand goût classique français.» Après des premiers achats consacrés à l’art américain, la collection s’est transformée, à la faveur de leur fascination pour l’Hexagone, en un fonds de peintures françaises à la charnière des XIXe et XXe siècles. Bonnard, Degas, Vuillard, Fantin-Latour, Rodin, Dufy, Gauguin, Ranson et Pissarro figurent en bonne place dans la liste des œuvres promises en don à l’État français,le 22 octobre. L’ensemble est époustouflant : des projets d’affiches et partitions illustrées qui lancèrent Pierre Bonnard, une rare huile sur toile d’Aristide Maillol précédant sa carrière de sculpteur, Le Buisson rouge d’Odilon Redon qui fut la propriété de Maurice Denis, ou des chefs-d’œuvre plus connus comme  Les Bas rouges (1912) d’Albert Marquet et le portrait de Chaïm Soutine (1917) par Amadeo Modigliani. «Le fil rouge de leur ensemble est le Paris du XIXe siècle vu de part et d’autre de l’Atlantique», explique Isabelle Cahn, conservatrice du musée. «Par leur œil, et leurs choix, la collection complète admirablement le fonds du musée d’Orsay qui manquait, par exemple, de petits formats de cette période.»
 

Marlene et Spencer Hays. © Photo Nicolas Krief
Marlene et Spencer Hays.
© Photo Nicolas Krief

La collection de nabis la plus importante au monde
Historique, la donation sous réserve d’usufruit se fera en plusieurs étapes. L’accord finalisé à l’Élysée porte sur un premier noyau de 187 œuvres, correspondant peu ou prou aux contours de l’exposition présentée en 2013 au musée d’Orsay, «Une passion française». La totalité de la collection, soit entre 600 et 700 œuvres, ne sera officiellement offerte que dans les prochaines années. « Entre la décision du don et le montage de la donation, il y a un travail conséquent à faire en termes de vérifications sur l’origine des œuvres. Le couple voulait amorcer la donation à tout prix. Il a donc été décidé de le faire autour des œuvres de 2013, pour lesquelles les recherches avaient été menées », explique Yves Badetz. Et de poursuivre : « Cela induit que la collection n’est pas achevée. De futurs achats, qui nous réserveront peut-être des surprises, viendront enrichir les donations à venir. » Le cœur de ce premier ensemble est sans conteste le mouvement nabi et symboliste, représenté par 69 toiles et pléthore d’œuvres d’arts graphiques. «Nous aimons les gens, et c’est ce qui intéresse les nabis. C’est ce qui m’a attiré chez eux», explique Spencer Hays. Paul-Élie Ranson, Ker-Xavier Roussel et Paul Sérusier se rangent aux côtés d’œuvres magistrales signées Pierre Bonnard avec son rare paravent japonisant de 1889, Maurice Denis et ses panneaux décoratifs Le Printemps et L’Automne, ou encore Édouard Vuillard dont le septième panneau des Jardins publics – les Fillettes se promenant (vers 1891) – vient compléter les cinq panneaux déjà présents dans les collections du musée. «Avec la tombée d’usufruit de la collection Marcie-Rivière [qui sera exposée à partir du 22 novembre au musée parisien, ndlr] et la donation Hays, nous avons l’ensemble nabi le plus important du monde», s’enthousiasme Guy Cogeval, président du musée d’Orsay et ami du couple qu’il côtoie depuis près de vingt ans. «Depuis notre première rencontre, j’ai écrit le catalogue raisonné de Vuillard, des livres sur Bonnard et ai eu sous la main au musée d’Orsay un terrain de jeu pour répondre à leur demande. Au départ, ils n’envisageaient pas de donner à un musée. Je leur ai glissé l’idée à l’oreille. Ils se sont convaincus qu’il était préférable de donner à Orsay qu’à un musée américain, car nous avons plus de visiteurs américains (environ un million par an) que les musées américains n’en ont individuellement.»

 

Odilon Redon (1840-1916), La Fleur rouge, dit aussi Le Buisson rouge, vers 1905, huile sur toile, 55 x 48 cm. © Droits réservés
Odilon Redon (1840-1916), La Fleur rouge, dit aussi Le Buisson rouge, vers 1905, huile sur toile, 55 x 48 cm.
© Droits réservés

Comment exposer le regard d’un amateur sur l’art ?
Outre l’amour qu’il porte à notre pays où ils reviennent chaque année depuis 1971, la disposition française sur l’inaliénabilité des collections publiques – absente du droit américain – a fortement pesé dans la balance. «Leur objectif était de conserver toutes les strates de leur collection. Ils ne sont pas de ces collectionneurs qui revendent, confie Isabelle Cahn. Il fallait que leur état d’esprit soit conservé dans un lieu unique.» Cette exigence a conduit à accepter la création d’un espace dévolu à la donation Hays. L’acquisition de l’Hôtel de Mailly-Nesles, ancien siège de la Documentation française, à quelques encablures de là, permet d’honorer la clause. La bibliothèque de l’établissement y sera installée d’ici un an, libérant 900 mètres carrés au quatrième étage du musée. «La collection incarne le coup d’œil de l’amateur et reflète quarante ans de leur vie. La future présentation devra évoquer leurs intérieurs, grâce au mobilier des années 1920 de leur appartement parisien. Il n’est toutefois pas question de reconstituer la décoration», prévoit Yves Badetz. L’étroitesse des espaces qui doivent également accueillir la collection Marcie-Rivière, frappée de la même obligation d’unité, nécessitera une rotation de l’accrochage, interdisant d’appréhender la collection dans son intégralité. À cette «douce contrainte», comme la qualifie Guy Cogeval, s’ajoute une autre exigence : celle de l’étude des œuvres. Le service de documentation du musée installera un Centre de recherche sur les nabis, que Guy Cogeval dirigera après son départ de la présidence d’Orsay, en mars prochain.

 

Albert Marquet (1875-1947), Les Bas rouges, 1912, huile sur toile, 81,3 x 65 cm. © Droits réservés
Albert Marquet (1875-1947), Les Bas rouges, 1912, huile sur toile, 81,3 x 65 cm.
© Droits réservés

L’empreinte d’une philanthropie américaine
À l’heure où les donations de cette ampleur s’évanouissent, il est intéressant de noter la volonté des collectionneurs texans de valoriser leur don par l’étude. Si la philanthropie américaine est rompue à ces grands gestes de générosité, elle est aussi habituée à renouveler les formes de valorisation de leur don. Or, la question est particulièrement prégnante dans un musée comme Orsay fondé sur des donations majeures comme le legs Caillebotte, Moreau-Nelaton, Camondo ou Personnaz. «Un musée ne peut pas vivre sans donateur, et nous mettons en avant au musée d’Orsay cette histoire des libéralités qui forment le socle de nos collections. Tous nos généreux donateurs ont une salle qui les concerne. J’ai également fait écrire au mur de la galerie impressionniste l’histoire du mouvement à travers les dons», se félicite Guy Cogeval. De son côté, Yves Badetz constate qu’«on ne reçoit plus beaucoup de dons de collections françaises, si ce n’est une œuvre de temps en temps encadrée dans d’autres formules, particulièrement la dation. Les collections finissent en général sous le marteau des enchères. La démarche des époux Hays est aujourd’hui rare. Je pense qu’elle relève d’une vraie dimension philanthropique : montrer que si ces gens ne sont pas nés fortunés, qui ne sortent pas du sérail du monde de l’art, ont pu le faire, alors tout le monde peut le faire. C’est une dimension charismatique très américaine. Donner de leur vivant à un musée français, c’est quelque part posséder les œuvres pour l’éternité.»

À LIRE
Une passion française, catalogue de l’exposition de la collection Marlene et Spencer Hays
au musée d’Orsay en 2013, 206 pp., coédition musée d’Orsay/Skira-Flammarion.
Prix : 40 €.
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