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Isabella Stewart Gardner, reine de Boston

Publié le , par Laurence Mouillefarine

Jusqu’en 1920, Isabella Stewart Gardner a constitué l’une des plus importantes collections privées aux Etats-Unis. On pense à elle alors que Netflix rediffuse une série sur le spectculaire vol perpétué dans­­ son musée chéri.

John Thomson (1837-1921), Isabella Stewart Gardner, 1888, papier albuminé, Isabella... Isabella Stewart Gardner, reine de Boston
John Thomson (1837-1921), Isabella Stewart Gardner, 1888, papier albuminé, Isabella Stewart Gardner Museum, Boston.
© Isabella Stewart Gardner Museum

Le documentaire Vol au musée revient sur Netflix (voir l'article Vol au musée Isabella Stewart Gardner : Rembrandt, mafia et cadavres de la Gazette n° 24  du 18 juin 2021, page 286). Résumons l’affaire dont il est question. Dans la nuit du 18 mars 1990, des malfrats subtilement déguisés en policiers s’introduisent dans le fameux musée Isabella Stewart Gardner à Boston, ligotent, bâillonnent les gardiens et, en l’espace de quatre-vingt-une minutes, s’emparent d’une gravure et de deux tableaux de Rembrandt, dont Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée, du Concert de Vermeer, de cinq dessins de Degas, un portrait peint par Manet, un paysage de Flinck, un bronze ancien chinois et un fleuron en forme d’aigle. Les méchants découpent les toiles au cutter, abandonnant les cadres sur place. C’est un drame, d’autant que ces trésors ne sont pas assurés ! Malgré les millions de dollars offerts en récompense, les œuvres n’ont pas réapparu et aucun des cambrioleurs, ni leur commanditaire, n’a été identifié avec certitude. Quantité d’autres questions restent sans réponse. Pourquoi avoir dérobé précisément ces tableaux et objets, d’une inégale valeur ? Et pourquoi n’avoir emporté que treize œuvres alors que le musée en contient 7 500 ? Car la fondatrice de cette institution était, en effet, un tantinet boulimique. Isabella Stewart, Belle pour les intimes, naît en 1840 dans une famille aisée de New York. Son père s’est enrichi en important du lin d’Irlande. Il envoie sa progéniture parfaire son éducation à Paris. C’est là qu’elle aurait rencontré John Lowell Gardner Jr, surnommé Jack, le frère d’une amie. «Le célibataire le plus convoité de Boston» dispose d’une fortune assise dans le commerce maritime, les chemins de fer, les mines… Un garçon en or ! Les jeunes gens convolent en 1860 et s’installent à Boston sur Beacon Street, au sein du quartier huppé de Back Bay, dans une maison que David Stewart a offerte à sa fille, en cadeau de mariage. Les Gardner ont bientôt un fils qui, hélas, décède d’une pneumonie avant d’atteindre ses 2 ans. Quelques mois après cette tragédie, Isabella fait une fausse couche qui manque de lui coûter la vie. Elle n’aura pas d’enfants. Pour la distraire de son chagrin, son mari la prend par la main et l’emmène en voyage à travers le nord de l’Europe et en Russie. D’autres périples suivront : l’Égypte, le Moyen-Orient, l’Asie… Mrs Steward-Gardner rapporte de chaque contrée visitée d’innombrables antiquités. Une consolation ? De retour à la maison, elle participe aux échanges culturels de Boston et Cambridge et assiste aux conférences de Charles Eliot Norton, premier professeur d’histoire de l’art à l’université Harvard. Ce dernier l’invite à rejoindre la Dante Society. Isabella se met à collectionner des livres rares et manuscrits, dont les premières éditions imprimées de Dante. Sa personnalité indépendante détonne dans la société puritaine de la ville de la côte Est. Déjà, voyant loin, elle défend la cause des femmes.
 

La salle de Titien, Isabella Stewart Gardner Museum, Boston.© Isabella Stewart Gardner Museum - PHOTO SEAN DUNCAN
La salle de Titien, Isabella Stewart Gardner Museum, Boston.
© Isabella Stewart Gardner Museum - PHOTO SEAN DUNCAN


À Venise, Le déclic
L’intellectuelle est également une athlète. Elle pratique la natation, enfourche chaque jour son cheval de course et s’enthousiasme pour les combats de boxe. Elle aime les animaux. Un journal local la montre qui promène en liberté un lion dans les allées du zoo de Boston. Au-delà des félins, elle n’est heureuse qu’en compagnie d’artistes : musiciens, écrivains, peintres. La milliardaire a l’esprit bohème. La musique de Wagner la transporte. Alors qu’elle est de passage à Paris, Jules Massenet donne pour elle un récital privé. Isabella entretient aussi une inlassable correspondance avec Henry James. Elle aurait inspiré l’héroïne de son roman Les Ailes de la colombe. En 1884, Belle et Jack visitent Venise. L’Américaine se prend de folie pour la Sérénissime et pour le palais Barbaro, où ils sont invités par un couple de Bostoniens, Ariana et Daniel Curtis. Elle y fait la connaissance d’un compatriote, le séduisant Bernard Berenson, spécialiste de la Renaissance italienne. Elle le charge de traquer pour elle des tableaux de maîtres à travers l’Europe. Une aubaine pour ce jeune historien de l’art à peine sorti de Harvard. Il va dénicher des chefs-d’œuvre : Botticelli, Guardi, Giotto, le Tintoret envahissent l’intérieur de Beacon Street. L’héritage de papa Stewart arrive à point nommé. Le portrait du prélat Tommaso Inghirami par Raphaël est le premier tableau de l’artiste à entrer aux États-Unis. Quelle fierté ! Si Belle raffole de l’art italien, elle ne néglige pas pour autant les écoles espagnole, flamande, hollandaise… Elle compare sa passion à l’addiction à la morphine ou au whisky. Lucide. Son attirance pour la peinture ancienne ne l’empêche pas non plus de s’intéresser à ses contemporains. Elle pose pour Whistler, qui la représente en robe jaune et or.

Sage portrait au pastel qu’Isabella accroche à côté d’un nu anonyme du même maître, histoire de créer une équivoque… Sargent l’attire d’autant plus qu’il vient de faire scandale à Paris avec son tableau de Madame X, figurée dans une tenue de soirée décolletée, laissant apparaître quelques centimètres de sa peau. L’artiste portraiture Isabella en robe noire, la taille soulignée par un collier de perles – ses bijoux préférés –, les bras et le cou dénudés. Shocking ! Du vivant de Mr Gardner, la toile ne sera pas montrée. C’est l’acquisition d’un autoportrait de Rembrandt, réalisé à l’âge de 23 ans, qui donne l’idée à la collectionneuse de fonder un musée. Son époux l’encourage dans cette voie. «À partir de là, décide-t-elle, je me dois de ne posséder que des œuvres de première catégorie.» Lorsqu'en 1898 Jack meurt d’une crise cardiaque à l’âge de 61 ans, elle n’abandonne pas le projet. Au contraire, elle s’y engage avec son intensité légendaire. Elle acquiert un terrain dans une zone encore inhabitée de sa ville, Fenway, et confie à un architecte local, Willard T. Sears, le soin d’exécuter ses souhaits : un palais vénitien, inspiré de la Renaissance, voit le jour en plein Massachusetts – sans qu’elle n’ait jamais soumis aucun plan à la municipalité, ni sollicité le moindre permis de construire… Autoritaire, volontiers tyrannique, Isabella visite le chantier chaque jour, donnant son avis sur tout et en changeant souvent. La décoration est aussi son domaine. C’est elle qui décide de l’emplacement de chacun des tableaux, de chacun des objets d’art : vitraux médiévaux, sculptures antiques, porcelaines du Japon, tapisseries, meubles de style rococo, manuscrits islamiques. Elle trouve chez Worth, couturier parisien, la soie cramoisie idéale pour mettre en valeur L’Enlèvement d’Europe, du Titien, son plus glorieux trophée. Le 1er janvier 1903, le musée est inauguré, qui porte le nom de la dame. Pauvre mari, effacé pour la postérité !

 

Cour intérieure, Isabella Stewart Gardner Museum, Boston.© Isabella Stewart Gardner Museum - PHOTO SEAN DUNCAN 
Cour intérieure, Isabella Stewart Gardner Museum, Boston.
© Isabella Stewart Gardner Museum - PHOTO SEAN DUNCAN


Soprano et footballeurs
Le Boston Symphonic Orchestra anime la soirée du vernissage. Trois étages, qui donnent sur un jardin de sculptures intérieur, sont réservés à la présentation des œuvres d’art ; le quatrième accueille les quartiers privés de la propriétaire. De cet établissement, elle veut faire un lieu vivant. La soprano australienne Nelly Melba, une amie, vient chanter depuis le balcon de la Dutch Room. La danseuse Ruth Saint Denis y interprète Radha, ballet exotique. La maîtresse des lieux a le toupet d’y recevoir à dîner l’équipe de football de Harvard pour fêter sa victoire. Mrs Gardner est admirée par les uns, jalousée par les autres. Elle craint qu’à sa disparition le musée, sa création, ne soit altéré par ses ennemis. Aussi stipule-t-elle par testament qu’il doit demeurer tel qu’elle le laissera. Qu’un objet soit vendu ou ajouté, et c’est toute l’institution qui doit fermer et la collection entière qui doit être dispersée en… France. Rappelons, à ce propos, que c’est à l’Hôtel Drouot qu’Isabella disputa l’admirable Concert de Vermeer. Son vœu est donc exaucé. À la place des tableaux dérobés en 1990, de tristes cadres vides rappellent leur existence. Dans ses dernières dispositions, Belle, qui mourra en 1924, a tout prévu : au cœur de la chapelle qui jouxte les salles d’exposition, une messe de requiem doit être donnée chaque 14 avril, le jour de son anniversaire. Et les voleurs courent toujours !

Isabella Stewart Gardner
en 5 dates
1840
Naissance à New York
1860
Mariage avec John Lowell Gardner Jr
1884
Découverte du palais Barbaro à Venise, source d’inspiration de ses futurs projets
1886
Rencontre avec Bernard Berenson, spécialiste de la Renaissance italienne
1903
Inauguration du musée qui porte son nom à Boston
à voir
Vol au musée, série documentaire
de Colin Barnicle, sur Netflix.


 à lire
The Art of Scandal. The Life and Times
 of Isabella Stewart Gardner, par Douglass Shand-Tucci, HarperCollins Publishers, 1998.
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