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Le Cabinet des amateurs de dessin de l’École des beaux-arts de Paris

Publié le , par Carole Blumenfeld

À Paris, capitale du dessin, a été inventé un modèle unique et inédit à l'École des beaux-arts. Il suffisait d’une cheffe d’orchestre, Emmanuelle Brugerolles, pour raviver la flamme dix-huitiémiste, accompagnée depuis 2005 par un cabinet d’amateurs de haut vol.

Charles-Antoine Coypel (1694-1752), d’après Samuel Van Hoogstraten (1627-1678), Étude... Le Cabinet des amateurs de dessin de l’École des beaux-arts de Paris
Charles-Antoine Coypel (1694-1752), d’après Samuel Van Hoogstraten (1627-1678), Étude d’homme assis, pierre noire, sanguine, lavis d’encre de Chine et aquarelle, 44 29 cm (détail), Paris, École nationale supérieure des beaux-arts.
© Galerie de Bayser

L’association n’a aucun trait commun, sinon l’achat suivi du don, avec un comité d’acquisition de musée américain ou d’ailleurs de musée tout court, lance d’entrée de jeu Hervé Aaron. Nous sommes une association formée autour d’un club d’amateurs. Si notre but premier est d’enrichir la collection de l’École des beaux-arts, de combler ses manques, mais aussi de soutenir les aspects éducatifs et le prix du dessin contemporain, nous restons un groupe d’amoureux du médium qui échangeons autour des feuilles qu’Emmanuelle Brugerolles nous soumet.» À écouter le président honoraire du Salon du dessin, il semblerait que Paris n’ait jamais perdu cette fibre très particulière pour les arts graphiques que les échanges entre connaisseurs, artistes, marchands et collectionneurs n’ont eu de cesse d’animer depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle. Non sans humour, Cécilia Hottinguer, collectionneuse avertie, insiste sur l’«entente remarquable» au sein de cette structure qui réunit depuis 2005 des professionnels et des amateurs sous la présidence de Jean Bonna, puis de Daniel Thierry. «Au début, certains Anglais riaient en ne pariant pas cher sur une association réunissant des marchands concurrents dans la vraie vie, mais il n’y a rien de tout cela. Au contraire, celle-ci est très low-key, entendez par-là discrète, pas du tout bling-bling. Ce qui nous réunit, c’est la passion et le plaisir d’échanger. En tant que collectionneurs, c’est un privilège d’assister à ces discussions très pointues, notamment autour des dessins italiens.» Il est peut-être nécessaire de souligner que parmi les «marchands» en question, certains, comme Stijn Alsteens – auparavant conservateur à la Fondation Custodia et au Metropolitan Museum of Art –, Benjamin Peronnet ou Nicolas Schwed, sont aussi des historiens de l’art extrêmement respectés dans le domaine du dessin ancien, et dont les publications et les catalogues d’exposition dans les institutions françaises et américaines sont des références.
 

Pietro Berrettini dit da Cortona (1596-1669), Dieu le Père entouré d’anges tentant les instruments de la Passion, plume, encre brune, lavi
Pietro Berrettini dit da Cortona (1596-1669), Dieu le Père entouré d’anges tentant les instruments de la Passion, plume, encre brune, lavis brun, 13,6 24,5 cm, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts.
© Galerie Terrades

Connaître le fonds pour l’enrichir
La création du Cabinet des amateurs de dessin de l’École des beaux-arts s’inscrit dans une démarche scientifique très riche. Depuis 1978, Emmanuelle Brugerolles a œuvré sans relâche pour hisser le deuxième fonds graphique français après celui du Louvre à un niveau d’excellence sur ce point. Pendant quatre décennies, la conservatrice générale du patrimoine aux Beaux-Arts de Paris a invité chercheurs et experts à échanger autour de feuilles inédites, dont la paternité était une gageure. Pour Jean-Christophe Baudequin, historien de l’art et donateur discret à l’origine de nombre d’attributions, «nous lui devons depuis les premiers catalogues de la donation Armand-Valton, en 1981 et 1984, une série d’expositions aussi remarquables que “Renaissance et maniérisme dans les écoles du Nord” (1985-1986, ndlr), “Les dessins vénitiens” (1988-1990), “Le dessin en France au XVIIe siècle” (2001-2002), “François Boucher et l’art rocaille” (2003), “L’Académie mise à nu” (2009-2010), “Le baroque en Flandres : Rubens, Van Dyck, Jordaens” (2010-2012), “Albrecht Dürer et son temps” (2012), “Rembrandt et son entourage” (2012), qui ont toutes contribué à faire connaître le fonds des chercheurs mais aussi des conservateurs étrangers. Des focus sur des pans méconnus des Beaux-Arts comme cette magnifique redécouverte des feuilles d’Antoine-François Callet, la dynastie des Parrocel, Paul Baudry, les caricatures de Charles Garnier, les dessins d’architecture sous le second Empire, ont également fait bouger les lignes de la recherche». En 2006, l’ouverture au public du cabinet Jean Bonna – où ont été présentées à ce jour cinquante-cinq expositions –, la création de l’association, la multiplication d’accrochages hors les murs et notamment au Palais Fesch à Ajaccio, ont incité les donateurs à multiplier les actes de générosité. L’impressionnant cadeau de trois mille œuvres par le collectionneur Mathias Polakovits, en 1987, avait ouvert la voie.

De l'art de choisir
Si l’association a – discrètement – financé une initiation au dessin pour des lycées des académies de Créteil et de Versailles, elle s’est surtout employée à enrichir le fonds de l’institution de deux cents œuvres d’exception. «En ouvrant et en faisant connaître les collections, Emmanuelle Brugerolles nous a incités, explique Hervé Aaron, à identifier des priorités. Nous nous devions par exemple de trouver un Delacroix, injustement absent (quatre feuilles du maître ont ainsi été offertes, ndlr). Nous avons aussi régulièrement désiré répondre aux expositions en préparation. L’ensemble réuni en quinze ans est impressionnant : il prouve qu’avec un budget somme toute modeste il est possible de faire une belle collection de dessins.» S’ils se sont souvent fait plaisir, comme en témoignent des pièces admirables de Fragonard ou Greuze, l’immense majorité des acquisitions font écho aux goûts et aux redécouvertes d’aujourd’hui. L’achat de la superbe feuille de Gerrit Van Honthorst en 2014, lorsque Nicolas Schwed en a présenté vingt-sept inédites de l’artiste, en est l’exemple le plus frappant. Plusieurs dons du Cabinet des amateurs de dessins de l’École des beaux-arts rendent compte de l’intérêt nouveau suscité par certains artistes, de Simone Peterzano à Joseph II Cellony, en passant par Elisabetta Sirani ou Jean Bardin. L’éclectisme des passions de ses amateurs et d’Emmanuelle Brugerolles permet aussi de faire dialoguer Ary Scheffer avec Carl Philipp Fohr, Carl Engel von der Rabenau ou Johan Christian Dahl, dont l’association a offert le premier dessin à intégrer les collections publiques françaises. D'autres dons, comme celui du Portrait de Mary de Rothschild par Balthus, sont des clins d’œil délicats à des chapitres de l’histoire de l’art chéris par certains membres du Cabinet, si discrets soient-ils.
 

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), d’après Rembrandt Van Rijn (1606-1669), L’Enlèvement de Ganymède, plume, encre noire et lavis d’encre d
Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), d’après Rembrandt Van Rijn (1606-1669), L’Enlèvement de Ganymède, plume, encre noire et lavis d’encre de Chine, 36,1 27,9 cm (détail), Paris, École nationale supérieure des beaux-arts.
© Galerie de Bayser

Convaincre les élèves
«Dévouée aux Beaux-Arts, Emmanuelle les incarne, c’est “Madame Beaux-Arts”, résume Cecilia Hottinguer : elle défend les intérêts de l’École avec un souci constant du partage et de l’avenir. Cette pédagogue, qui a formé des kyrielles de jeunes chercheurs, a préparé la prochaine génération des amateurs qui soutiendront l’établissement, mais aussi et surtout les élèves eux-mêmes, qui ont peu à peu réalisé que connaître le dessin ancien pouvait avoir une influence sur leur travail. Et la création du prix du dessin contemporain par l’association en 2013 a largement contribué à les encourager, ainsi que leurs professeurs, à s’engager plus avant.» La présence des Guerlain parmi les membres du Cabinet – lesquels soutiennent eux-mêmes depuis 2006 le prix de dessin de la Fondation d’art contemporain Daniel & Florence Guerlain, présenté chaque année au Salon du dessin – n’est peut-être pas un hasard. Le Cabinet a aussi beaucoup œuvré pour faire entrer dans les collections des œuvres de professeurs – La Meute d’Henri Cueco offerte par les Guerlain ou les cinq dessins de Penone n’ont pas manqué d’attirer le regard –, d’anciens élèves ou de récents diplômés de l’École. Ainsi, le don en 2019 par Lionel Sauvage d’une feuille de Guillaume Bresson, de la promotion 2007, ou l’achat par l’association d’œuvres des plus jeunes Justin Weiler, Ludovic Nino ou Manon Gignoux participent à faire vivre les collections muséales, à les conjuguer au présent et surtout à permettre aux futurs artistes de se les approprier. Avant de se consacrer exclusivement à la recherche, Emmanuelle Brugerolles présente cet automne, avec Corisande Evesque, sa toute dernière exposition aux Beaux-arts, «Baalbek. Le grand voyage au Liban». Celle-ci mettra à l’honneur deux pensionnaires du XIXe de l’Académie de France à Rome, Achille Joyau et Gaston Redon. Le futur du Cabinet des dessins est assuré.

à voir
«Baalbek. Le grand voyage au Liban», École nationale supérieure des beaux-arts,
cabinet Jean Bonna, 14, rue Bonaparte, Paris VIe, tél. : 01 47 03 50 00.
Du 19 octobre au 15 janvier 2023.
www.beauxartsparis.fr
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