Le Bal des Quat’Zarts d’Abel-Truchet à Carnavalet

Le 02 juillet 2020, par Philippe Dufour

Le tableau d’Abel-Truchet rend compte de la folle vie nocturne de la capitale, avec un bal aux allures de happening et peuplé de nudités… Bonne nouvelle : comme il complète sa riche collection, le musée de l’histoire de Paris vient d’en faire l’acquisition.

Louis Abel-Truchet (1857-1918), Bal des Quat-z’Arts, vers 1903, huile sur toile signée en bas à droite, 100 148 cm. Vendredi 12 juin, Marseille. Maison R&C Commissaires-Priseurs Associés OVV. Acquis de gré à gré pour 59 408 €

Bien qu’ayant connu récemment un illustre précédent – avec un certain Caravage –, l’événement est suffisamment rare en salle de ventes pour que l’on s’y attarde : un tableau de première importance a été retiré de la session où il devait s’inscrire, et vendu de gré à gré. Cette œuvre si remarquable, c’est le Bal des Quat’z’Arts dépeint vers 1903 par Louis Abel-Truchet (1857-1918) et exposé au Salon de la même année. Initialement proposée par la Maison R&C de Marseille le vendredi 12 juin, elle aura donc été acquise pour 59 408 € par le musée Carnavalet à Paris, et rejoindra bientôt les riches collections de l’institution parisienne actuellement en travaux.
Une œuvre exceptionnelle
Lorsque la toile est présentée par ses vendeurs à maître Yonathan Chamla, le commissaire-priseur juge vite de son intérêt muséographique, en raison de la scène représentée : le très fameux « bal » estudiantin qui a longtemps défrayé la chronique. Il prend alors l’initiative de contacter le musée Carnavalet, gardien de la mémoire de l’histoire de la capitale, pour lui proposer ce témoignage sur l’une de ses fêtes les plus célèbres au XXe siècle. Enthousiasme immédiat. Et ce, pour deux raisons qu’expose Anne-Laure Sol, conservatrice en chef du pa-trimoine au musée : « La composition vient compléter un fonds déjà très important de représentations des festivités à Paris. Elle enrichit également un groupe d’une dizaine de tableaux d’Abel-Truchet, grand chroniqueur de la vie des quartiers populaires de la capitale ». L’artiste y est en effet présent à travers ses vues de la butte Montmartre, des boulevards et de la place Clichy, dont un remarquable Gaumont-Palace illuminé dans la nuit . Notre toile, elle, affiche une éblouissante technique postimpressionniste, vibrant de touches dynamiques en virgules, qui la désigne indiscutablement comme l’un des chefs-d’œuvre d’Abel-Truchet… Ne reste plus, alors, qu’à convaincre les deux entités administratives présidant aux achats pour établir le budget définitif : la commission municipale d’acquisition interne à la Ville de Paris et la commission régionale d’acquisition, sous l’égide de la DRAC Ile-de-France, constituées chacune d’experts. Elles rendront un avis favorable : ainsi, dans un laps de temps remarquablement court, la transaction est conclue sur le mode du gré à gré, pour la somme de 47 000 € (à quoi s’ajoutent les frais de vente de 26,4 %, soit un total de 59 408 €). De leur côté, les vendeurs du Bal des Quat’z’Arts avaient également décidé de jouer le jeu, séduits par une proposition qui permettait à leur bien d’être admiré par un large public.
Nuit d’ivresse des Beaux-Arts
Le bal des Quat’z’Arts a constitué l’un des jalons majeurs de la vie festive parisienne, s’inscrivant dans la grande tradition des soirées organisées par les étudiants en art. Sa première édition se déroule le 23 avril 1892 dans la salle de l’Élysée-Montmartre, à l’initiative d’Henri Guillaume, élève de l’atelier Laloux à l’École des beaux-arts. Il n’existe que très peu de représentations de ces réjouissances, mais grâce au panorama d’Abel-Truchet, nous pouvons connaître dans le détail la version de l’année 1902, se déployant quant à elle dans la grande salle du Moulin-Rouge. Laissons le critique d’art Gustave Kahn décrypter en 1907 la complexité de cette bohème bigarrée, dans le n° 4 de L’Art et le beau consacré à Montmartre : « Abel-Truchet a donné du bal des Quat’z’Arts une synthèse savoureuse. Des groupes de petites danseuses, à tunique safranée, précèdent les hérauts d’armes qui annoncent l’arrivée de la beauté nue, portée sur un pavois de triomphe et suivie de mille figurants brillamment bariolés. Il excelle aussi à montrer dans les bars avoisinants […] les marchandes d’amour dans leurs atours de combat, dans les grands manteaux dont elle revêtent le luxe de leurs costumes et qu’elles laissent entr’ouverts »… Voilà le décor de la soirée planté, avec ses actrices et ses acteurs explicitement identifiés. Mais il convient de rappeler qu’elle est organisée par les étudiants d’une institution prestigieuse, l’École des beaux-arts de Paris, l’une des rares à cette époque où le nu féminin est encore proscrit. En réaction à ce règlement d’un autre âge, le bal des Quat’z’Arts vient bouleverser la donne en mettant la nudité à l’honneur. Les festivités commencent par une sorte de parade au cours de laquelle chaque atelier (peinture, architecture, etc.), après avoir traversé Paris en cortège, fait son entrée selon un ordre bien défini.
Nudité et transgression sociale
Au long de la soirée, différents concours s’enchaînent, dont celui du meilleur costume et du plus beau casque, qu’un jury composé d’artistes est chargé de juger. Le souper est ensuite servi, avant de céder la place aux danseurs déguisés, dont les parures s’allègent au fil de la nuit. Celle-ci s’agrémentait de séquences insolites, comme la parade des femmes à cheval sur leurs cavaliers, et l’incontournable concours de modèles nus, dérivant parfois en bacchanale. Les thèmes y présidant font le plus souvent référence au lointain passé gréco-romain ; il s’agit, bien sûr, de le tourner en dérision, et à travers lui, c’est la vénérable école de la rue Bonaparte qui est visée. En cette année 1902, pour varier, a été choisi : « L’Antiquité, excepté Rome et la Grèce » ; la salle a donc été décorée d’éléments égyptiens et néo-babyloniens, les participants eux-mêmes arborant des tenues transparentes inspirées de l’Orient ancien. Une esquisse de Robiquet, parue dans Le Courrier français, immortalise aussi l’image de l’estrade de l’orchestre surplombée d’une sculpture grotesque, le Moloch de Salambo (sic). Très attendu, tant par le milieu artistique que mondain, ce bal sulfureux peut apparaître, avec le recul nécessaire, comme une sorte d’œuvre d’art totale ou de happening avant l’heure… Aussi, après avoir déménagé à la Salle Wagram, puis au parc des expositions de la Porte de Versailles, devait-il perdurer jusqu’en 1966.

Louis Abel-Truchet
en 5 villes

Creil musée Gallé-Julliet
Grenoble musée de Grenoble
Le Havre musée d’art moderne André-Malraux
Paris musée Carnavalet
Pau musée des beaux-arts
vendredi 12 juin 2020 - 14:30 - Live
Marseille - 224, rue Paradis - 13006
Maison R&C, Commissaires-Priseurs Associés
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