Laurence Bertrand Dorléac, les temps qui changent

Le 14 septembre 2021, par Baptiste Roelly

L’Institut national d’histoire de l’art célèbre son vingtième anniversaire par un cycle de conférences inaugurées par Laurence Bertrand Dorléac, une chercheuse dans l’âme qui comprend les œuvres d’art comme des symptômes et des actrices de l’histoire.

Laurence Bertrand Dorléac.
© Philippe Chancel

Spécialiste des relations entre arts et sociétés au XXe siècle, Laurence Bertrand Dorléac occupe la chaire d’histoire de l’art de Sciences Po depuis sa création en 2009. Soucieuse de mettre les œuvres d’art en perspective avec les circonstances historiques et les idéologies politiques qui les innervent, elle milite depuis toujours pour une histoire de l’art plurielle et ouverte aux disciplines voisines que sont la sociologie, l’économie ou l’histoire culturelle. S’il est encore âprement discuté et contesté dans les années 1990, ce parti-pris pluridisciplinaire rencontre aujourd’hui un large consensus à l’Université et s’invite régulièrement dans la programmation des musées. Lors des travaux de préfiguration de l’Institut national d’histoire de l’art, elle dialogue avec le conservateur et directeur de musées Michel Laclotte, qui vient de nous quitter, pour déterminer les contours et la structure de l’institution, créée en 2001. Récemment élue à la présidence de la fondation qui administre Sciences Po Paris, elle prépare une exposition intitulée « Les Choses. Une histoire de la nature morte depuis la Préhistoire » pour le musée du Louvre, et traitera le 22 septembre d’une question essentielle s’il en est : à quoi sert l’histoire de l’art aujourd’hui ?
L’art, la guerre, l’histoire
Pionnière en la matière dans les années 1980, Laurence Bertrand Dorléac consacre ses premiers travaux à la scène artistique française sous l’Occupation. Ses professeurs lui communiquant le goût de l’archive, elle étudie les expositions courues par le Tout-Paris de la collaboration ou les voyages de propagande qui conduisent notamment André Derain et Maurice de Vlaminck à parcourir l’Allemagne en 1941. Soucieuse de collecter des archives orales, elle rencontre nombre de témoins de ces années sombres et conduit des entretiens avec Arno Breker, Hans Hartung, André Fougeron ou encore Pierre Soulages. Élargissant ensuite le spectre chronologique de ses recherches, elle démontre que l’art d’après-guerre est loin de se placer sous les seuls signes de la reconstruction et de la joie de vivre. Bien que les autorités politiques veuillent convaincre du contraire, la France est alors pétrie de débats violents et de deuils profonds, dont l’historienne de l’art retrouve la trace dans les œuvres de Fautrier, d’Atlan ou de Nicolas de Staël. Invitée à concevoir une exposition avec la conservatrice Jacqueline Munck au musée d’Art moderne de Paris, l’historienne y présente « L’art en guerre » en 2012. Des accords de Munich de 1938 au commencement de la guerre froide en 1947, l’exposition montre des œuvres réalisées par des artistes stigmatisés comme « dégénérés » dans le secret de leurs ateliers, dans les camps où ils sont internés ou dans les refuges où ils se cachent. Déployant le off clandestin de l’histoire sur fond de guerre mondiale et totale, les commissaires montrent que l’art ne diminue pas en temps de guerre, de dictature, dans les camps ou les prisons, mais qu’au contraire il s’y multiplie. Acquise à ce format qui lui permet d’articuler ses idées dans l’espace, elle monte une autre exposition au Louvre-Lens en 2014. Le dégoût croissant que nous inspire la guerre y est retracé depuis les campagnes napoléoniennes jusqu’à nos jours, les artistes se détournant toujours davantage de ses représentations héroïques ou glorieuses pour insister au contraire sur les désastres qu’elle engendre.

 

La bibliothèque de l’INHA salle Labrouste. © Marc Riou, INHA
La bibliothèque de l’INHA salle Labrouste.
© Marc Riou, INHA

Contre-déclin
En parallèle de ses travaux universitaires, Laurence Bertrand Dorléac pratique l’exercice plus libre de l’essai et s’attaque volontiers aux concepts branlants qui parasitent notre compréhension des œuvres d’art. Son dernier ouvrage démontre à cet égard combien l’appellation « nature morte » est réductrice et empêche d’appréhender les représentations de choses dans toute leur complexité. De Philostrate à Michel Foucault et d’Albrecht Dürer à Annette Messager, l’autrice y court-circuite la stricte chronologie pour dégager certaines constantes anthropologiques dont les œuvres d’art sont les témoins privilégiés. Une approche analogue lui permet de s’en prendre à la notion de déclin, dans son essai Contre-déclin. Monet et Spengler dans les jardins de l’histoire, publié en 2012. Peints pendant la Grande Guerre par un Claude Monet vieillissant, les nymphéas du musée de l’Orangerie y sont étudiés en regard des théories déclinistes qui connaissent simultanément un succès massif en Europe. Relevant la part sombre des nymphéas et de leurs eaux troubles, la chercheuse montre que l’artiste impressionniste comprend ses grandes décorations panoramiques comme un monument aux morts, immersif et horizontal. Elle explique, à partir du climat intellectuel et politique alors gagné par le pessimisme, pourquoi ces peintures ne pouvaient que rester incomprises sur le coup. Elles ne seront en effet appréciées par le public qu’à partir de 1945, au moment où ce sont inversement les théories déclinistes propagées par le philosophe allemand Oswald Spengler qui deviennent inintelligibles et sombrent dans l’oubli. Cet essai met en somme les notions d’évolution, de progrès, de civilisation et de décadence à l’épreuve de l’art et de l’histoire. Laurence Bertrand Dorléac établit grâce à Monet une vérité qu’on ne rappellera hélas jamais assez : le déclin est une construction subjective, d’aucuns nous le prédisent depuis l’Antiquité, et il n’existe pas davantage que le progrès.

 

Claude Monet, Nymphéas, 1916-1919, huile sur toile, 200 x 180 cm (détail), fondation Beyeler, Riehen/Bâle.© Peter Schibli
Claude Monet, Nymphéas, 1916-1919, huile sur toile, 200 180 cm (détail), fondation Beyeler, Riehen/Bâle.
© Peter Schibli

Le temps présent
Convaincue que l’art doit apporter ses éclairages sur les grandes questions de notre contemporanéité, elle intervient régulièrement pour inscrire l’actualité tragique dans le temps long de l’histoire. Quand le Centre Pompidou organise un débat autour des destructions survenues à Palmyre en 2015, elle les aborde dans une perspective conduisant du goût des ruines cher au XVIII
e siècle jusqu’aux récents cas d’iconoclasme et de censure de l’art contemporain  ; de même en 2016, lorsque le théâtre de la Colline présente le colloque « À quoi bon des poètes en temps de détresse ? » pour réfléchir aux attentats du 13 novembre. L’historienne y aborde la question du terrorisme, revenant sur la puissante résistance que les œuvres d’art peuvent opposer aux circonstances les plus sombres. Quand un rapport sur l’intelligence artificielle est remis au Premier ministre en 2018, elle inaugure au même moment l’exposition « Artistes & Robots » au Grand Palais pour montrer la manière dont les artistes travaillent avec des algorithmes, des machines ou des logiciels. Et quand les Beaux-Arts de Paris accueillent un colloque consacré aux effets de la révolution, de la guerre et de l’exil sur les artistes syriens en 2019, l’historienne de l’art établit là aussi un pont avec ses travaux sur les artistes républicains qui fuient l’Espagne fascisante de Franco en 1939. Mais elle rappelle également une règle essentielle : si l’histoire regorge de situations comparables les unes aux autres, toutes sont singulières et comme l’aurait dit Héraclite au VIe siècle avant notre ère, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. L’histoire n’est pas déterminée par des schémas répétitifs et inéluctables, elle est imprévisible, inventive, le pire n’est jamais sûr et personne ne sait de quoi demain sera fait.

à savoir
«À quoi sert l’histoire de l’art aujourd’hui ? »,
conférence de Laurence Bertrand Dorléac, Institut national d’histoire de l’art galerie Colbert,
2, rue Vivienne Paris IIe, le 22 septembre à 18 h 30.



à lire
Laurence Bertrand Dorléac, Contre-déclin.
Monet et Spengler dans les jardins de l’histoire,

Gallimard, 2012, 24 €.
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