La Révolution, un tournant essentiel pour la reconnaissance des femmes peintres

Le 04 mars 2021, par Anne Doridou-Heim

Après avoir dû se battre pour exister en tant qu’artistes, les peintres féminines du tournant du XIXe siècle établissent des records. Il ne s’agit pas d’une revanche, mais d’une juste reconnaissance.

Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), Portrait d’une jeune femme à la robe rouge, présumée Caroline de Rivière, pastel, 43,5 32 cm. Drouot, 23 mars 2018. Thierry de Maigret OVV. M. Millet.
Adjugé : 264 440 €

Le chemin fut ardu... Il suffit de se remémorer les difficultés qu’ont eues les artistes féminines pour se faire accepter à l’Académie et participer aux Salons des dernières années du bien nommé Ancien Régime pour mesurer le chemin parcouru en peu de temps. Il faut dire qu’une Révolution est passée par là ! Celle-ci va les libérer et leur permettre d’exercer, d’aborder d’autres thèmes que les sujets de genre, les portraits d’enfants ou de jeunes charmantes. Depuis quelque temps, leurs œuvres se multiplient sur le marché – et pas seulement celles des plus grandes, Élisabeth Vigée Le Brun en tête. Les historiens – et historiennes – de l’art ont fait leur travail : des noms sortis des tiroirs dans lesquels ils avaient été injustement enfermés accrochent leurs œuvres et des prix, démontrant aisément leur rôle dans les beaux-arts entre 1780 et 1830, et plus encore dans les mutations en germe de toute la société française. Le musée du Luxembourg leur confiera ses cimaises dès que possible. L’exposition « Peintres femmes, 1780-1830 - Naissance d’un combat » devait ouvrir le 3 mars, mais il faudra encore un peu de patience… une vertu que ces « révolutionnaires » avait appris à cultiver !
 

Marie-Élisabeth Lemoine (1761-1811), Portrait de petit garçon avec une charrette de jeux, jouant à faire des bulles, 1791, huile sur toile
Marie-Élisabeth Lemoine (1761-1811), Portrait de petit garçon avec une charrette de jeux, jouant à faire des bulles, 1791, huile sur toile, 80,5 90 cm. Drouot, 27 mars 2019. De Baecque et Associés OVV. M. Auguier.
Adjugé : 83 820 €


Celles qui ont ouvert la voie
La première femme admise à l’Académie royale de peinture et de sculpture se nomme Catherine Duchemin (1630-1698). Nous sommes en 1663, et le pouvoir royal souhaite «répandre ses grâces sans distinction de sexe», encore faut-il qu’elles soient sœur, fille ou épouse d’académicien ; or, la lauréate est depuis 1657 l’épouse du sculpteur Girardon. Elles seront quatorze seulement à accéder à la docte assemblée durant tout l’Ancien Régime. En 1791, David, en pointe sur nombre de sujets, lance une pétition pour que le Salon de l’Académie soit ouvert à tou(te)s. Le «Salon de la liberté» est un peu son œuvre ; les salles du Louvre sont ouvertes pour la première fois à chaque peintre, sculpteur ou graveur, sans condition d’âge, de statut, de nationalité ou de sexe. Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803), Anne Vallayer-Coster (1744-1818) et Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) sont des pionnières et des femmes modernes, qui, en plus d’exercer en toute indépendance le métier de peintre, choisissent d’accoler leur nom de jeune fille à celui de leur époux. La première a d’ailleurs demandé le divorce dès le vote de la loi l’autorisant par la jeune République, en septembre 1792. Est-ce par reconnaissance ou par adhésion aux thèses révolutionnaires ? En 1794, elle peint un Portrait présumé de Marie-Jean Hérault de Séchelles, peu de temps avant l’exécution du conventionnel qui avait eu le tort – entre autres actions – de négocier discrètement avec les Autrichiens pour la libération de Marie-Antoinette. Présentée chez Osenat, à Fontainebleau en décembre 2020, cette figure y recevait 51 250 €. Élisabeth Vigée Le Brun, trop proche de la famille royale et de la reine – dont elle fixa les traits à plusieurs reprises et en diverses circonstances –, choisit avec sagesse de fuir la France. Le 15 novembre 2013, chez Audap & Mirabaud, le Portrait d’Aglaé de Gramont, née de Polignac, duchesse de Guiche (1768-1803), une toile exécutée en 1794 lors de son séjour à Vienne, recevait 437 906 €. Fille d’un célèbre pastelliste, dont elle fut également l’élève, elle privilégia cette technique délicate tout au long de sa vie. Les bâtons poudrés permettent l’exécution rapide et sur le vif d’esquisses destinées à un tableau, mais également de nombreux portraits aboutis : celui présenté en mars 2018 chez Thierry de Maigret en offre un bel exemple. En 1892, ce pastel avait été présenté lors de sa vente comme étant le portrait présumé de sa fille, Julie Le Brun. Il semblerait – comme il est indiqué sur une étiquette au verso – qu’il s’agisse plutôt de celui de Charlotte Jeanne Élisabeth Louise dite Caroline Vigée (1791-1864), sa nièce. Qu’importe l'identité du modèle : la feuille est magistralement enlevée, avec cette touche libérée qui annonce les plus beaux pastels du XIX
siècle. Les collectionneurs ne s’y trompaient pas en lui offrant 264 440 €. À ces trois noms, il convient d’ajouter celui de Marguerite Gérard (1761-1837), que l’ouvrage primé de Carole Blumenfeld (Éditions Gourcuff - Gradenigo, 2019) a remis dans la lumière. Cette proche de Fragonard, qui se fait rare en vente, a choisi de ne pas se marier, de ne pas chercher à intégrer l’Académie et de privilégier la scène de genre. C’est bien son seul talent qui lui a valu de son temps un vrai succès commercial.
 

Adèle Romany (1769-1846), Portrait d’une jeune personne près d’un piano tenant un cahier de musique (Mlle Gillet Ducoudray), huile sur toi
Adèle Romany (1769-1846), Portrait d’une jeune personne près d’un piano tenant un cahier de musique (Mlle Gillet Ducoudray), huile sur toile, 98 80 cm. Drouot, 2 octobre 2020. Villanfray & Associés OVV.
Adjugé : 41 800 
Constance Mayer (1774-1821), La Famille dans la détresse, huile sur toile, 55,5 x 45,5 cm. Drouot, 13 juin 2019. Aguttes OVV. M. Millet. A
Constance Mayer (1774-1821), La Famille dans la détresse, huile sur toile, 55,5 45,5 cm. Drouot, 13 juin 2019. Aguttes OVV. M. Millet.
Adjugé : 2 340 


Une voie tracée
Adèle Romany, connue aussi sous le nom d’Adèle Romanée ou Adèle de Romance (1769-1846) — étant la fille naturelle du marquis Godefroy de Romance —, appartient à cette génération de jeunes femmes qui vont se libérer avec la Révolution française, et pouvoir pratiquer leur art sans en demander la permission. Élève de Jean-Baptiste Regnault (1754-1829), elle retient de son maître la manière précise et le trait sûr, mais pousse plus loin encore le rendu subtil des matières – surtout des étoffes –, témoignant d’une réelle virtuosité. Peu à peu, son art s’ouvre à plus de maturité, l’artiste développant une sensibilité qui ouvre sur le romantisme. Consciente du poids des salons, elle y expose sans discontinuer de 1793 à 1833 : plus de quatre-vingts œuvres tout de même, parmi lesquelles quelques tableaux d’histoire et des scènes de genre, mais surtout des portraits. Un exercice dans lequel elle excelle. Celui de Mlle Gillet Ducoudrey, une fort jolie personne qui semble ajouter à sa figure bien faite un talent pour la musique, le prouve : il était tout naturel que la jeune femme et sa peintre reçoivent 41 800 € (2 octobre 2020, Villanfray & Associés). Déjà le 8 décembre 2017 chez Thierry de Maigret, la figure de l’acteur de la Comédie-Française Pierre-Marie-Nicolas Michelot, dit Théodore Michelot (1786-1856), posant avec le texte du Phèdre de Racine – tragédie avec laquelle il avait triomphé en 1805, avait reçu un vivat de 62 500 €. Mlle Marie-Guillemine de Laville-Leroux (1768-1826), plus connue sous son nom de femme mariée – Benoist –, ne manquait ni de talent ni d’audace. La jeune dame s’attaque à un sujet d’histoire, le fait avec art et le présente au Salon de 1791. Le grand David avait eu raison de croire en elle, lui qui l’avait admise dans son atelier en 1786, après qu’elle eut quitté celui d’Élisabeth Vigée Le Brun — on fait pire comme parrain et marraine… Redécouverts, Les Adieux de Psyché à sa famille, qui avaient disparu peu de temps après leur accrochage en 1791, frappaient 362 080 €, décrochant son record mondial le 4 juillet 2020 chez Vasari Auction. Chacun le sait, mais il n’est tout de même pas inutile de rappeler que c’est elle qui exécuta et présenta en 1800 le magnifique Portrait de femme noire, rebaptisé Portrait de Madeleine depuis l’exposition du musée d’Orsay sur «Le modèle noir». Sa servante à la beauté d’une Joconde moderne triomphe des conventions sur le rôle dévolu aux femmes. Et pourtant, Marie-Guillemine Benoist doit renoncer à son art du fait de la position de haut fonctionnaire de son époux. Elle s’écriera : «Mais tant d’études, tant d’efforts, une vie de travail acharné, et après une longue période d’épreuves, enfin le succès ! Et puis voir soudain tout cela comme un objet de honte ! Je ne pouvais m’y résoudre. Mais tout est bien ainsi, n’en parlons plus ; je suis devenue raisonnable… » Il serait trompeur de croire que tout fût devenu simple, surtout avec la prise de pouvoir de Napoléon, puis le retour des Bourbons.

 

Marguerite Gérard (1761-1837), Portrait d’homme assis sur une banquette, huile sur panneau de noyer, d’une paire avec Portraits présumés d
Marguerite Gérard (1761-1837), Portrait d’homme assis sur une banquette, huile sur panneau de noyer, d’une paire avec Portraits présumés de Marguerite Bon et son fils, 22 16 cm chaque. Fréjus, 7 décembre 2019. Rois & Vaupres Enchères OVV.
Adjugé : 42 600 € la paire
Marie-Victoire Lemoine (1754-1820), Portrait présumé de Marie-Geneviève Lemoine avec sa fille Aglaé Deluchi, dans un parc, huile sur toile
Marie-Victoire Lemoine (1754-1820), Portrait présumé de Marie-Geneviève Lemoine avec sa fille Aglaé Deluchi, dans un parc, huile sur toile, 128 96,5 cm. Drouot, 27 mars 2019. De Baecque et Associés OVV. M. Auguier.
Adjugé : 167 640 


Une belle sororité
L’histoire des sœurs Lemoine, elle, nous donne confiance. La vente de la maison De Baecque et Associés du 27 mars 2019 était une fort belle surprise, qui a offert l’occasion de retravailler leurs parcours. Celui de Marie-Victoire (1754-1820), élève de Vigée Le Brun et dont l'Intérieur d’Attelier (sic) de femme peintre, est un brillant hommage à sa professeure, était le plus connu. L'œuvre figure d’ailleurs dans les collections du Metropolitan Museum – Joseph Baillio ayant été le premier à s’y intéresser en 1996. Marie-Élisabeth (1761-1811) était un peu dans son ombre, et l’on avait tendance à donner à l’aînée les œuvres de la cadette. Lui étaient dans notre vente à la fois rendus justice et le Portrait de petit garçon avec une charrette de jeux, jouant à faire des bulles. Elle recevait 83 820 €, établissant son record mondial ! À cette assemblée, il faudrait ajouter beaucoup de noms encore. Ceux de Constance Mayer (1774-1821), élève puis très proche collaboratrice de Pierre Paul Prud’hon, auquel on attribue trop souvent encore ses œuvres, et de Jeanne-Élisabeth Chaudet (1761-1832) par exemple. Une version de la Petite fille voulant apprendre à lire à son chien de cette dernière séduisait à 55 000 €, le 12 novembre 2015, lors d’une vente collégiale à Drouot de tableaux anciens. Une histoire dont les multiples se déclinent à l’infini féminin.

 

Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803), Portrait présumé de Marie-Jean Hérault de Séchelles (1759-1794), huile sur toile ovale, 65 x 54 cm. F
Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803), Portrait présumé de Marie-Jean Hérault de Séchelles (1759-1794), huile sur toile ovale, 65 54 cm. Fontainebleau, 7 décembre 2020. Osenat OVV.
Adjugé : 51 250 
Marie-Guillemine Benoist (1728-1826), Les Adieux de Psyché à sa famille, 1791,huile sur toile, 111 x 145 cm (détail). Online, 4 juillet 20
Marie-Guillemine Benoist (1728-1826), Les Adieux de Psyché à sa famille, 1791,
huile sur toile, 111 
145 cm (détail). Online, 4 juillet 2020. Vasari Auction. M. ???.
Adjugé : 362 080 
























 

à voir
Dès que la situation sanitaire le permettra et jusqu’au 4 juillet.
« Peintres femmes, 1780-1830 - Naissance d’un combat »
Musée du Luxembourg, 
19, rue Vaugirard, Paris VIe. www.museeduluxembourg.fr

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