La Réserve des livres rares de la BnF

Le 03 septembre 2020, par Anne Foster

Parmi les différents départements de la Bibliothèque nationale de France, la Réserve des livres rares, qui conserve l’histoire du livre imprimé des origines aux avant-gardes les plus radicales, est l’un des plus méconnus.

Giovanni Palazzi, Aquila Saxonica, Venise, Johann Jacob Herz, 1673-1674, In-folio.

Bibliothèque royale d’abord, puis nationale depuis la Révolution, l’institution de la rue de Richelieu a évolué au rythme des changements de régime de la Nation. À l’étroit sur son site historique, elle a en partie déménagé quai François-Mauriac, dans le bâtiment dessiné par Dominique Perrault – selon la volonté de François Mitterrand, président bibliophile –, ouvert au public en 1996. Plusieurs de ses départements – les Monnaies et Médailles, les Manuscrits ou les Cartes et Plans – demeurent rue de Richelieu, quand les Livres imprimés – et la Réserve des livres rares – ont migré dans le 13e arrondissement. Lorsqu’en 2014, succédant à Antoine Coron, son directeur pendant plus de vingt ans, Jean-Marc Chatelain a organisé l’exposition « Éloge de la rareté », célébrant les enrichissements des deux dernières décennies, le public a découvert que la Réserve des livres rares n’était pas uniquement le conservatoire des livres imprimés aux premiers temps de la typographie, ni celui des seules reliures royales, mais de publications plus inattendues : une reliure en acier au profil de Staline, réalisée à la gloire du « Petit Père des Peuples » en 1935, des livres pour enfants en toutes langues, ou encore The Map, l’album de photographies de Kikuji Kawada, paru à Tokyo le 6 août 1965, jour anniversaire du bombardement d’Hiroshima dont il documentait l’horreur. De coffre-fort réservé aux incunables, aux éditions anciennes et reliures exceptionnelles, la Réserve est devenue le musée de l’imprimé, ouvert à toutes les audaces.
 

Yves-Marie-Gabriel-Pierre Le Coat de Saint-Haouen (1756-1826), Télégraphe de jour et de nuit, propre au service des armées de terre et de
Yves-Marie-Gabriel-Pierre Le Coat de Saint-Haouen (1756-1826), Télégraphe de jour et de nuit, propre au service des armées de terre et de mer, Boulogne, Leroy-Berger, 1809. Un volume, in-folio, exemplaire contenant une maquette sur carton, réalisée avec des fils et des bâtonnets de bois.


Une énergique politique d’enrichissement
Sous l’impulsion de son directeur, ce département poursuit dans cette voie, accueillant les ouvrages les plus vénérables comme les plus avant-gardistes, sans préjugés. Jean-Marc Chatelain a ainsi en charge deux cent mille pièces : « un chiffre provisoire, car de nouvelles acquisitions enrichissent chaque année ses fonds », souligne-t-il, en nous accueillant dans la salle Joseph Van Praet (1754-1837), en hommage à celui qui fut surnommé le « catalogue vivant » des livres imprimés. Ce fondateur avait obtenu en 1836 qu’un espace spécifique soit dédié aux livres rares. « Pour entrer dans la Réserve, poursuit son successeur, les ouvrages doivent encore répondre à ces critères : livres à gravures ou à dessins les plus remarquables, exemplaires annotés, livres d’artistes, impressions sur vélin. » Ainsi que les livres dont « il ne reste dans le commerce et dans les bibliothèques connues que très peu d’exemplaires. On pourrait élargir la notion de rareté dans le sens anglais du terme – exceptionnel, singulier, recherché. Ne seront ainsi retenus que les livres considérés comme essentiels, en vertu de leur contenu, de leur importance dans l’histoire de l’humanité ou à la seule aune des valeurs esthétiques ». On s’attend bien sûr à y trouver la Bible de Gutenberg, dont la Réserve possède deux exemplaires, l’un imprimé sur vélin, l’autre sur papier, un large choix d’incunables, ou encore les deux volumes de l’édition originale, dite des Fermiers généraux (1762), des Contes et Nouvelles en vers de La Fontaine. La Réserve est aussi fière de posséder l’une des plus belles collections de livres xylographiés, c’est-à-dire au texte gravé sur bois, opuscules populaires abondamment colportés dont il ne reste que peu d’exemplaires, comme l’Ars memorandi. « Ce type d’ouvrage, résumant des évangiles, et illustré d’images symboliques, était utilisé par des prêtres pour leurs prêches », explique le directeur du département. Les moyens pour augmenter cette sélection sont également les mêmes qu’au temps de Van Praet : préemptions en ventes publiques et acquisitions, qui dépendent du budget alloué par la direction de la BnF, dation et mécénat. Jean-Marc Chatelain poursuit une politique d’enrichissement audacieuse, « ouverte sur le monde, sur les avant-gardes et les innovations graphiques de la littérature pour la jeunesse ».
Radicalité et esthétique
« Nous sommes attentifs à toutes les avant-gardes, sociales comme esthéthiques, confie le directeur. Pour preuve, un exemplaire d’Es ist Zeit zu zerstören : Rauschgift Terror (Berlin, 1969), publication multigraphiée diffusée par Zentralrat der umherschweifenden Haschrebellen, un groupe anarchiste et radical. » Ou encore un ouvrage, récemment préempté, L’Anguria lirica de Tullio d’Albisola et Bruno Munari, préfacé par Marinetti : un livre métallique, véritable manifeste de l’esthétique futuriste. Munari s’est ensuite spécialisé dans la création de livres pour la jeunesse, qui ne sacrifient ni la qualité ni la nouveauté. Ces albums ont été conçus pour le plaisir et l’éducation des enfants, mais même si « leur état de conservation est parfait, ils ont surtout été retenus pour leur inventivité, et leur rupture audacieuse avec les modèles de leur époque. Le plus étonnant est encore que des artistes d’avant-garde se soient intéressés à ce secteur littéraire ». Comme Lily Hildebrandt, proche de Walter Gropius et des artistes du Bauhaus, dont le fils Rainer (1914-2004) est le destinataire du conte Klein-Rainers Weltreise ; Carl Ernst Hinkefuss et son Mein Vogel-Paradies publié en 1929, considéré comme l’un des chefs-d’œuvre du livre moderne, ou encore Bruno Munari et l’album Nella notte buia (Dans la nuit noire), publié en 1956 et acquis récemment, un des prodiges du genre. « Ces exemplaires parfaits trouvent tout naturellement leur place parmi nos “raretés”, dont ils possèdent les critères de savoir, d’objet d’art et de singularité », conclut Jean-Marc Chatelain.

 

Lily Hildebrandt (1887-1974), Klein-Rainers Weltreise, Munich, G. W. Dietrich, 1918, album, illustré de quatorze lithographies à pleine pa
Lily Hildebrandt (1887-1974), Klein-Rainers Weltreise, Munich, G. W. Dietrich, 1918, album, illustré de quatorze lithographies à pleine page, impression en couleurs, 26 x 33 cm.
© Alexandra Hildebrandt, Mauermuseum - Museum Haus am Checkpoint Charlie


Éditions rares, reliures et mécénat
Certains volumes ont fait l’objet de tirages très restreints, ou ne subsistent qu’en tout petit nombre, tel l’in-folio de Télégraphe de jour et de nuit, dont seulement quatre exemplaires sont recensés : celui de la Réserve reproduit la maquette de l’invention rivale du télégraphe de Chappe. D’autres le deviennent par les annotations de personnalités politiques ou littéraires, comme « des éditions anciennes d’œuvres d’Homère et des tragiques grecs, avec commentaires autographes de Jean Racine, offertes au roi par son fils Louis ». L’un des trésors traditionnels de la Réserve est constitué des reliures de provenance royale ou exceptionnelle comme celle, intrigante, signée Josef Hoffmann. Dominique Courvoisier, expert auprès de la Bibliothèque nationale, se souvient de ce qui l’avait « tant séduit : le matériau, des peaux de crapaud aux marbrures léopardines, imperceptiblement jointes sur les faces externes des reliures, et a contrario les contreplats divisés en compartiments à l’aide d’un filet pointillé d’or, comme de la haute couture ». Peu connu, le rôle que joue ce département dans la réédition de livres d’enfants remarquables (co-édités par BnF Editions et Albin Michel jeunesse) et dans la commande de reliures d’art, comme tout récemment celles de Nobuko Kiyomiya sur les très rares catalogues des premières expositions impressionnistes : cette Japonaise installée en France traduit dans le maroquin les jeux de lumière et les vibrations de la touche, promus par les artistes. « Notre politique d’enrichissement se veut internationale, ouverte à toutes les formes de pensée et de création, souligne Jean-Marc Chatelain. Et l’on se réjouit de faire découvrir ces chefs-d’œuvre inattendus dans le futur “musée” de la Bibliothèque nationale de France, lorsque sera achevée la rénovation en cours du site de la rue de Richelieu. »

à savoir
La Réserve des livres rares,
Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand,
quai François-Mauriac, Paris 
XIIIe, tél. : 01 53 79 54 52 ou 01 53 79 54 54.
www.bnf.fr/fr/reserve-des-livres-rares
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